01 décembre 2006

Les nuits

Gégé dans son beau costume avait l'air tout à fait piteux. Sous un pont, il demeurait informe et quoiqu'il ai pu se piquer d'un certain air aristocrate toute à l'heure lors de la parade, il était temps pour lui de revenir à la réalité. Même s'il se tenait droit comme un enarque, il avait les épaules qui tombaient par une sorte de prédisposition, lui n'avait pas ce privilège de savoir à quoi le destinait le vaste monde. C'était chaque fois un coup de roulette, en l'occurence, il s'agissait d'une rencontre. David se félicitait, le sourire au lèvres, il était encore jeune mais pourtant lorsque qu'il voyait Gérard à sa merci il prenait conscience de sa puissance. Même si l'expérience de sa vie passait pour ridicule en regard de celle de Gérard, il avait pour la première fois une réelle responsabilité, non pas comme un conspirateur assis à son bureau qui organise des guerres inter-service pour son loisir mais comme un révolutionnaire en marche, un libérateur. Certes pour le moment il se contentait de crever des pneus et c'était peu, cependant déjà, il n'était plus cet empreinté qui marchait droit quand il avait la cravate serrée autour du cou. David était sorti de l'école sans ambitions originales, assez vaseux dans sa tête, il avait cette envie pubère de sauter un maximum de filles et de briller un peu dans la société en élaborant son crane art la parole. Mais maintenant, il peinait à se se rappeller comment il était quand la guerilla n'avait pas encore commencée. Nul doute que tout avait changé, la loi naturelle fait que les destins doivent basculer un jour ou un autre. Et si certains de ses amis avaient enfoui leur vie dans un magma de chair, de femmes et puis d'enfants quand ils avaient senti un jour ce besoin d'allourdir le monde d'un moufflet rose, lui suivait une direction toute différente. La famille est effectivement un moyen de remplir le silence et de ne plus entendre le tic-tac fatal des jours qui s'égrennent mais qui seraient ceux là si le tintamarre disparaissait ? Il y avait aussi ceux qui s'étaient retrouvés aventuriers, partis aux quatres coin du monde, expérimentant sexualités exotiques, drogues et autres "aventures". Et puis il y en avait d'autres qui éventraient leur vie au travail pour passer le temps. C'était classique, tous, ils refusaient d'admettre l'insignifiance de leur trajectoire. Lui était assez privilégié en quelque sorte, il avancait pour servir un Dieu, une morale et des idéaux. Autant vivre pour mourrir car on atteindra son but à coup sur.
- Rends moi mon costard Gérard ! Et il parti d'un rire dément, pourtant véritablement joyeux. Devenu délinquant pour un coup de canif, il était hilare quand il se remémorait la blague du pneu crevé. Il songait à la mine déconfite du gras serviteur du capitalisme lorsqu'il découvrirait son ostensible puissance éffondrée dans le caniveau. Il se l'imaginait mettre les mains dans le camboui et gueuler comme un veau à la recherche la roue de secours de son 4X4. Il riait. Le gros porc allait se plaindre chez les flics, colporterait des calamités à propos des jeunes des banlieux sans douter de leur responsabilité, et puis finalement il s'endormirai dans la peur chaque fois qu'il laisserait son fameux béhème dormir à nouveau dehors.
- Ah mon ami ! Comment as tu trouvé les Champs Elysés ?
Gérard rit aussi par contagion, car il ne pouvait comprendre
- C'est Elyséen précisement. Mais je t'avise tout de suite, j'ai adoré et donc je garde ton costard.
- Je doute mon vieux. Te faudrais une penderie. Demain, quand tu te levera, ton Hugo Boss sera bouffé par les rats... à moins que tu te sois fait un coin buanderie sous le pont de l'Alma.
- Justement, je voulais t'en toucher deux mots. Est-ce que tu accepterais de jouer mon "mécène" pour l'hotel par hasard ? C'est pour ma future carrière !
- Non ! Me confonds pas, je ne suis pas riche. Comprends-moi et j'm'excuse mais je ne sponsorise que les gagnants. Et pour l'instant, je me pose encore des tas de questions sur ton cas. C'est pour ça que je te laisse mijoter un brin et réfléchir un peu. Et si la semaine prochaine tu veux vivre la vie trépidante des bureaux, alors je t'en donnerai les moyens. Mais ça c'est la semaine prochaine. En attendant, vis ton bonheur. Je te laisse un petit livre pour étudier, c'est mon vademecum. C'est écrit par un Américain. Tu sais : ceux qui vivent comme des cow-boys ! Mais ils ont raison, dans ce monde de sioux, c'est adéquat. En fait, je te fait un résumé dès maintenant : Ca t'apprendra comment marcher sur le dos des hommes pour avancer plus vite, et même si tu marche suffisement vite comment ne pas sentir l'odeur de ceux que tu écrases, comme les punaises. Enfin je m'avance, tu n'es peut-être pas prêt. Mais tu sais : les hommes sont comme les cafards, ils débordent des poubelles, il n'y en a que trop, ils peuplent les moindres recoins, et tout ce que tu foule, que tu détruit, te bile pas, c'est la pousse d'une armée de gonzes. C'est brutal. Je sais. Mais regarde Paris. Paname. T'adore, je sais ! Mais dis moi que ça ne pue pas et là tu n'osera pas avouer, tu restera la dans ton coin, mais tu ne crachera pas dessus parce que c'est là tu y es né ! Question de mauvaise foi. Dis moi que je mens. Ose !
Mon frère écoute moi, je ne te veux que du bien mais je reprendrai mon costume dès ce soir. Et la semaine prochaine, je te le laisserai à condition que tu me raconte exactement quelle furent tes sensations lors de ta parade sur les champs Elysées. C'est notre pacte. Tu réalise l'expérience et moi j'écris le livre.
- J'en dis rien, vraiment, t'es frappé. Je lirai quand même ton bouquin parce que j'ai du temps à perdre et rien de mieux à faire, mais paye moi au moins des mouffles qui me couvre le bout des doigts, il pèle maintenant, tu sais, et pour lire tranquille c'est mieux. Et puis comme je te vois lancé, permets-moi de te donner un conseil ! Relaxe ! Tu m'as l'air d'une boule de haine. Un peu paradoxal, ça devrait être moi l'enragé. Surmenage certainement, je connais pas les problèmes des employés de bureau... pas encore. Mais j'accepte tes conseils parce que je ne suis pas en position de force et que je suis un peu trop con pour me faire confiance. Pourtant, nul doute que quand j'aurais mon pognon je te paierai une chambre dans une maison de repos. Ca travaille là haut évidement ! Mais joue la `piano' sur ton imagination, tu crois surement que j'ai une vie romantique comme dans un Dickens. Pourtant la misère c'est pas la bohème que tu crois, tu sais pas ce que c'est de parler aux poubelles quand elles te sont plus sympatiques que ceux de ton espèce. Nan tu peux pas savoir ! Toi tu préfère être l'ange de la nuit, le rebel. Mais c'est facile.
- Tout est une question de moyen, je te l'accorde ! Mais rends moi quand même mon costume et je donne mes gants. Je reconnais t'as l'air spectaculaire dans les brouillard du pont de l'Alma, mais.... je travaille. Pas de doute. T'as raison enfoiré.
Il rirent encore avant de procéder au troc d'une paire de gants d'agneau contre un costume Hugo Boss. Et puis chacun repartit dans sa nuit.

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