L'entretien que David avait réussi à décrocher pour Gérard se déroulait à son ex-entreprise, Global Security. La confrontation aurait lieu dans ses locaux demain après-midi. Son poulain devait démontrer ses capacités pour un poste de directeur des achats mais la partie était loin d'être gagnée. La première application de la théorie de David dans le monde concret se réaliserait à cette occasion. Pour résumer son idée il pensait que l'ordre social était artificiel et que l'appartenance à une classe sociale n'est qu'un cloisonnement mental. En résumé, il souhaitait savoir si la médiocrité de la classe moyenne pouvait trouver de vraies excuses ou bien s'il avait raison de haïr ces bougres qui calquent leur vie sur les prospectus reçus dans la boite au lettre. Pourtant, s'il n'avait jamais douté jusqu'à maintenant de l'intérêt de son expérience, une certaine lassitude s'était emparée de lui quand il repensait au sujet de sa thèse. Il s'agissait peut-être d'une autre révolution des moulins à vent : Pourquoi alors ? Il poursuivait cette voie parce qu'il l'avait décidé, mais l'abandon de ces foutaises le tentait également : En fait, il était incapable de décider l'illusion la plus prometteuse. Il souffrait aussi de sa clochardisation récente, le froid l'affaiblissait, il avait un peu faim également. Ces quelques nécessité simples désespéraient un peu le projet de son livre et il peinait à contenir son désordre intérieur dans sa difficile survie. Finalement, il ne s'agissait que de discipline et d'abnégation à une parole donnée pour que plan se déroulait comme prévu.
Il avait donc balisé ce qu'il avait pu du parcours de Gérard, préparant photocopies et CVs, écrivant la bio de Gérard, lui faisant passer des entretiens de simulation. C'était la totale. Il lui avait même préparé son look, avec une pochette bleue sur la veste. Une autre hésitation le hantait à la veille de cette compétition. Gérard était-il capable de la prouesse qu'il lui demandait ? Car cette première entrevue était un coup de poker et il eut mieux vallu envoyer un acteur. Bah ! Pour la seconde partie en revanche, il fallait plus de niaque et de sens de l'arnaque. Alors, Inch'Halah, il n'existe pas meilleures école que celle de la rue. Par ailleurs, Gérard était d'accord. Il n'y a que dans le métro où il faille inventer des salades tellement énormes qu'elle passent plus sous les pont, tout ça pour avoir deux ou trois petites pièces et se payer sa vinasse du soir : plus c'est gros plus ça passe. Il n'y aucune raison pour que la RH ne gobe pas l'histoire, surtout avec une pochette bleue. Elle aime bien les "poivre et sel" cinquantenaires.
Il n'y avait rien de particulièrement difficile à accomplir. Il lui servait le boniment ordinaire des futurs gagnants. "L'essentiel était de ne jamais oublier d'où l'on vient et de ne pas perdre de vue son objectif". "blah, blah !"
C'était réglé comme du papier à musique. Gérard n'avait qu'à se rendre à l'heure dite, à l'endroit prévu, dégueuler son laiüs et voilà, c'était plié.
Sur son banc de métro, comme il attendait David pour faire sa dernière répétition. Il s'imaginait. Directeur !
Au début, il avait trouvé ça drôle, il s'imaginait jouer avec un boulier dans un bureau tout en haut d'une tour, des oeuvres d'art accrochées au mur le contemplait, et une jolie sécrétaire s'informait régulièrement, demandant si : "Tout va bien ?". Mais à mesure que la date approchait, un trac étrange s'installait en lui. En vérité, il n'était pas sûr de lui, il n'en avait même pas parlé à Fred. Il craignait que son pote soit jaloux ou que plus simplement il le prenne pour un fou. Cétait un peu schizophrène, à croire que la folie est contagieuse. Ca soufflait le chaud et le froid en haut. C'était la même excitation que quand il jouait des grilles de Loto ! Tout pendant que les numéros n'étaient pas tiré, tout pouvait encore se produire. Alors il rêvait en pensant à comment il craquerait son pognon une fois qu'il aurait touché le gros lot. Dès qu'il ouvrait les yeux, dans son décor clodo, il se pinçait et essayait de se convaincre qu'il avait plus l'âge de ces conneries. C'était plus fort que lui. Une voix qui lui dictait de jouer le jeu jusqu'au bout puisqu'il n'avait rien à perdre : il fallait tenter. Y a des trains qui ne passent pas deux fois.
Il regardait une fois de plus le curriculum vitae que David lui avait confectionné pour l'occasion. Il y avait marqué en gros "Gérard Shnaps", c'était le titre. Le moins qu'on puisse dire c'est que ce Shnaps avait l'air épatant. Sur le coin, il y avait une photo de lui dans son fameux costard d'emprunt, il regardait songeur cette image de lui. Il se trouvait maintenant un petit air collet monté. C'est la doublure de soie qui constipe. Il rit en reconsidérant la chose. L'arnaque du siècle qui était en train de se préparer. Lui qui au sommet de sa carrière avait été employé municipal, relisait encore ce qu'il avait fait dans son ancienne vie et c'était vraiment très impressionant. Tout était décrit sur une sorte de scénario que David lui avait demandé d'apprendre pendant le week-end.
Il tentait de s'imprégner de son rôle. La vie décrite sur le papier paraissait assez romanesque et Gérard s'efforçait d'intérioriser et de visualiser ce nouveau passé. Exit l'employé de la municipalité, le divorcé et le clodo alcoolique. C'était marqué là : c'était un as. On avait mis le paquet pour son histoire, elle suivait la trajectoire modèle d'un jeune cadre dynamique. Jugez :
Gérard était né en Belgique - Ce qui n'était pas totalement faux puisque sa mère venait de là bas, mais la vraissemblance s'arrêtait ici - il avait fait des études d'architectes à Paris, il avait exercé qce métier quelques temps dans la capitale. Puis lassé de l'architecture en quelques année, il était parti suivre un Master of Business and Art aux Etats-Unis (il fallait dire M Bi Hey), pour apprendre la langue de Shakespeare et doter d'un background managérial qui boosterait sa carrière. Il essayait de se l'imaginer, pas facile, c'était à Boston mais il ne savait pas à quoi ressemblait cette ville bien il se doute un peu : surement un bled avec des grosses tours à l'Américaine, mais rien de précis. Il ne savait pas non plus ce qu'on était censé apprendre en "management", il avait passé deux ans à apprendre à diriger des bonhommes, ça lui paraissait beaucoup. Beaucoup d'information restaient floues et ne disposait pas du temps nécessaire pour s'informer de ce genre de chose, il passait donc sur ces détails et se documenterait plus tard. Il continuait : il était ensuite revenu à Paris pour s'occupper du département stratégie et marketing d'une société pharmaceutique : Phitolutz. Il avait été responsable d'une augmentation du chiffre d'affaire de un millions d'euros. Bof ! un millions d'euro... il ne se rendait pas compte. Et le meilleur était à venir. Il avait poursuivit sa carrière en Inde dans une usine pétrochimique près de Delhi. Ici, il était devenu le boss, les ouvriers étant indiens et donc incultes, Gérard dut abandonner l'anglais pour se consacrer à l'hindi et parler la langue des indigènes. Gérard avait la lourde responsabilité d'inculquer le respect de la sécurité à ces masses ignardes. Finalement au bout de dix ans, il avait sauvé pas mal de vies puisque le site faisant une centaine d'accidents de travail invalidant chaque année à sa prise de fonction, n'en provoquait plus que 8 à son départ. C'était beau, c'était bien !
Sauf qu'il n'avait pas la moindre idée de ce à quoi ressemblait l'Inde. Et pire, il n'avait même jamais croisé un type qu'avait été en Inde. Il s'imaginait que c'était un grand pays grouillant de monde et il voyait bien le genre de population, un peu bazané, les filles se mettent un point rouge sur le front et portaient le sari, mais à part ça l'étendue de son savoir était assez maigre. On lui avait raconté que là bas on mettait les morts à dériver sur le fleuve pour s'en débarrasser. C'était un pays de fadas ou tu pouvais acheter le rein d'un type encore vivant pour te le rechanger. Il se jurait que dès qu'il aurait du pognon il se mettrai à voyager.
Sa biographie n'aurait pas été totalement impossible s'il avait su parler anglais, un chose était certaine, il ne pouvait pas apprendre l'anglais en un week-end. Visiblement, ça ne chagrinnait pas David, cette histoire abracadabrante ne lui semblait pas trop énorme, il fallait bien le croire, pas d'autre choix : c'était ce fou qui l'introduirai dans le beau monde.
Pour faire la générale, David avait une tenue un peu relachée, du genre de celle qu'on se met pour dormir dehors. Apparement, il avait choisit maintenant de vivre commme un vagabond, Gérard haussait des épaules lorsqu'il apparu d'un tunnel de la Gaieté-Monparnasse : Etrange type ! David avait assez triste mine mais c'était assez normal. Les premiers jours qu'on dort dehors on a pas vraiment une belle gueule.
- Salut la compagnie, demain, c'est ton grand jour ! T'as relu ton ton texte ? T'es au poil ? On peut y aller cool, pas de bile à se faire, juste bosser et apprendre son texte l'acteur. C'est un gros poste, applique toi.
- Oui, m'ssieu. T'tfois, un petit bémol, modification légère, faut réécrire ma bio. Je te signale que je ne parle pas Anglais.
- Qu'est ce qu'y a ? Tu chie dans ton froc ? Oh c'est pas vrai ! Un peu d'imagination. T'a qu'a dire que t'as oublié à cause du hindi. Je connais personne qui parle hindi. Personne qui soit en mesure de le vérifier. Alors stresse pas !
- Ca voudrais dire que j'ai tout oublié de mon Anglais ? Ca me parait difficile.
- Beaucoup oui. Mais t'es chiant regarde toi on dirait un mec qui sort de l'école qui va passer son premier entretien !
- C'est un peu ça en fait.
- Non, justement, ça n'a rien à voir. Strictement rien à voir. Toi tu sors pas de l'école ! Tu sors de cinq ans de chomage, de l'alcolisme. Toi tu dors dans la rue. Merde ! C'est pas la même chose !
- Oui, mais sauf que le mec qui me passera demain, il a de fortes chances de s'en rendre compte et de me botter le cul pour me foutre dehors.
- T'es pas vrai Gérard ! T'es le genre de mec qui comprends jamais rien la première fois. Je te réexplique. D'abord, ces mecs ont vécu toutes leur vies dans les bureaux, tu vas les rencontrer, il faut bien que tu te rende compte que ces types ne seraient pas capable de supporter une seule journée de ce que tu vis sans déprimer, un peu de fierté, il faut te rendre compte de ta valeur. Ils ont une trouille bleue d'un mec qui fait deux mètres parce qu'il saurait pas quoi faire si on les agressait. Et, pour te donner un aperçu : Ce qu'il appelle un Skud, c'est quand il s'envoient un mail méchant. Tu vois bien c'est quoi leur guerre !
Non, pour qu'ils te foutent dehors méchamment, il faudrait qu'il aient des rognons, mais je confirme : il n'en ont pas. Deuxio, je te signale que tu ne peux pas tomber beaucoup plus bas. En gros, faut-y aller et penser après. Ca pourrait empirer ta situation uniquement si tu fous un couteau sous leur gorge demain, vas-y désarmé et tu risque rien. Ecoute ! jouons franc jeu. Si tu veux te dégonfler, tu le fais maintenant et je vais trouver un autre mec pour le faire.
- Non, non c'est bon ! J'y vais
23 décembre 2006
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