Après sa discussion avec Flora, David se sentit réconforté comme au sortir de chez son psychanalyste. Après tellement de temps passé loin des gens normaux, la conversation lui fit se souvenir du bon vieux temps et il se sentait mieux. Cette petite discussion lui permit d'exercer à nouveau sa rhétorique en se débarbouillant les idées, il avait éprouvé un contentement quasi orgasmique en vidant son sac, mêlant sans vergogne son expérience personnelle et sa science politique, il exultait. David avait une solution et devait la dire c'était plus fort que lui, sa fascination pour le commentaire le rendait pourtant coupable de ne pas avancer autrement qu'en parole, il se blâmait intérieurement d'avoir si peu de force. En fait, Il battait de la queue comme un chien de Pavlov quand on servait à son des idéologies en pâté, il était euphorique et s'en rendait cruellement compte, il fonctionnait au bâton et au sucre. David refusait désormais de se réfugier dans une quelconque évidence et se figea dans ses pensées, il devait faire son autocritique et mesurer encore la distance qui le séparait de l'excellence. Elle était si grande, elle s'allongeait à mesure qu'il progressait. Il fallait oublier cette bouffée de confort, car les vestiges de sa vie résiliente n'étaient plus des lieux à vivre. L'insatisfaction finit par le gagner de nouveau, celle de n'être pas parfaitement humble... Au lieu d'être juste David s'était fourvoyé encore en gagnant une promotion dans le centre, Flora lui avait fait une faveur nuisible à son objectif, se montrait à nouveau injuste envers les autres pensionnaires. Le système qui l'avait piégé se remettait en place, s'il ne réagissait pas, David encourrait une faillite qui risquait d'anéantir tous ses efforts vers le renoncement. Il fallait s'accrocher comme une bulle au fond de la vase, quitte à passer pour un lugubre dégueulasse, camper comme un affreux dans les stases glaireuses, les points serrés et mordre les mains qui le nourrissaient et ne pas succomber aux charmes de la facilité. La chaleur humaine le ferait vaciller et déstabiliserait tout ce qu'il avait conquis de sa part d'ombre. À tout moment, les rails droits de l'ascèse se montraient fragile, infidèle à sa volonté, David conclut qu'il risquait gros à s'abêtir aux flatteries de Flora.
Pour presser les choses, disons que l'orgueil poursuivait David et quoiqu'il entreprenne, son besoin d'être signifiant aux yeux du monde était comme un poison qui déformait sa réalité, le représentant à lui-même comme plus gros qu'il n'était réellement. Mais, lorsqu'il tentait de contrarier ses envies existentielles, des idées explosives s'accumulaient dans son esprit formant de gros nuages qui n'avaient qu'une vocation : éclater !
Lentement, une colère irraisonnée montait en lui, une rébellion contre un Dieu abstrait lui faisait serrer les poings, son esprit plasmique convoquait des atomes électriques à se frotter les uns contre les autres, ses neurones s'échangent leur charge et sans aménité bourdonnaient au sommet comme en temps de guerre.
De nombreux doutes émergeaient : il accusait sa nouvelle existence d'être tenue par la commisération de braves gens et de vivre aux crochets une société qui s'était organisée pour voler la dignité de chacun de ses rebels en les soulant à ses mamelles anesthésiantes. Il agit et décidait de ne plus retourner au centre de la rue Pigalle. Dorénavant, il se méfierait toujours de sa faiblesse et ne dormirait plus jamais au même endroit pour ne plus encourir le risque de domestication. David était lucide : pour se préserver de son encroutement, l'autodestruction était la seule route qui était viable. Dans le dortoir, ce matin de janvier, il rassemblait ses affaires au pied du lit, il avait le même sac qu'à son départ plus une brosse à dents neuve que le centre lui avait offert. Dans la rue, ce jour de semaine, les gens étaient agités et vaquaient à leur occupation, totalement indifférents, la rue puait, comme d'habitude, mais la journée n'était pas froide. Cette indifférence grouillante donnait à David une tranquille assurance à se perdre dans les méandres de ses pensées. Il se mit en recherche d'un endroit un peu moins sordide que son parking traditionnel. Les nuits étaient devenues plus clémentes, la perspective du froid n'était plus si impressionnante. David avait besoin d'expulser sa colère, il se mit à battre le pavé toute la matinée. Dans les rues de Paris, son estomac émettait des bruits éloquents, mais David choisit de les ignorer cette fois, la question n'était pas de survivre. Vers midi, après avoir zigzagué énormément, il arrivait place de la Nation, David à deux pas du bois de Vincennes, décidait alors de quitter la ville et de franchir le panneau où il y avait écrit Paris.
Il avait entendu certains de ses compagnons parler de ces bois, c'était un bon endroit pour se mettre au vert, une sorte de résidence de campagne pour squatteur urbain. Il se convainc donc qu'il fallait essayer. La vie champêtre avait certainement des avantages qu'il ne soupçonnait pas. Il commençait à s'enfoncer dans la forêt à la recherche d'une éventuelle hutte dont il pourrait s'inspirer pour commencer à construire sa propre maison, il aperçut une sorte d'agglomération, un feu fumait et une demi-douzaine de personnes buvaient de bière et mangeait un barbecue. Pourtant, il ne s'agissait pas exactement des affreuses beuveries des rues de Paris mais on croyait plutôt à une sorte de garden-party de l'aristocratie en place. Fallait-il même parler encore de sans domiciles ? Ils avaient construit ça et la des sortes de bidonvilles pavillonnaires. Certains vivaient ici avec femme et enfant, comme des Robinson Crusoé, tout avait été improvisé, pourtant l'architecture retrouvait ici ses fondamentaux. Autour de valeur ancestrale, la famille était la structure de base, on se reposait sur un père trappeur et une mère fouineuse. David s'approcha du campement pour constater le détail de l'assemblage, une famille vivait dans un assemblage fait de trois planches. Il comprit ce que ce genre de construction impliquait de patience, pour grotesque que puisse paraitre cette maison, IKEA aurait pu s'inspirer de son originalité, de plus près il s'aperçut qu'il s'agissait d'une caravane devenue totalement sédentaire. Les murs étaient en tôles cintrées et bien que ce ne soit pas très épais pour isoler, le logement était d'un confort bien supérieur à ceux qui n'avaient vraiment pas de toit et dormaient à même le sol, il n'y avait même pas de comparaison. Un landau était garé devant la cabane et conférait à l'ensemble une étrange impression de "Home, Sweet Home ". L'homme qui l'avait aperçu invectiva David en plein dans son inspection : "C'est une propriété privée ici !"
David ne sut d'abord pas quoi répondre à ce type, il eut d'abord envie de sourire à propos de la propriété privée, mais se contint et garda son sérieux pour ne pas être blessant. Manifestement, il se trouvait face à un brave type, la moustache le prouvait, taillée avec soin, la moustache n'était pas un détail anodin et trahissait une certaine idée de la dignité prolétaire.
David inventa vite un mensonge : "Je regardais simplement votre construction. Figurez vous que je suis journaliste et même si je sais que vous allez me trouver fou, mais je cherche à faire un reportage sur les sans-domiciles en vivant les choses de l'intérieur. J'aimerais bien vous poser quelques questions si vous le voulez bien ?"
Le type ne sembla pas réagir à ce baratin, surpris de cette présentation incongrue, il ne savait visiblement pas comment il fallait réagir. La situation cocasse, et cette improbable improvisation mit David en verve, il poursuivit : "Vous savez je suis assez admiratif de votre talent d'architecte, comparé à tout ce que j'ai vu jusqu'à présent, ce n'est pas mal du tout" -- la flatterie était assez grossière mais le type sembla gober -- "Je comptais m'installer dans ces bois, pour voir, vous auriez pas des tuyaux à me filer ?"
Alors l'homme parti d'un rire assez fort, si fort qu'il du s'appuyer sur un arbre pour ne pas tomber, puis il regarda méchamment David. "Tu crois peut-être que je n'ai rien d'autre à foutre que de répondre à un putain de journaliste de mes couilles ? Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Tu ne vois pas que tout est là mon vieux ? J'ai rien à t'expliquer et puis franchement, j'en ai rien à secouer que les bourgeois se paluchent en regardant ma cabane pour se donner des frissons. Fous-moi la paix ! Comment que tu crois que j'ai fait ? Je me suis démerdé, c'est tout." Il cherchait à ajouter quelque chose, mais cette grande tirade semblait l'avoir épuisé. Il termina "Oui, c'est tout. C'est tout. Alors je te conseille de faire la même chose : tu te démerdes " David prit note du message et passa son chemin, riant de son mensonge et admirant son aplomb. Il était inutile de chercher à discuter, à moins de vouloir se prendre une châtaigne. David partit droit en avant. Les tribulations pétaradantes de Paris n'étaient plus qu'un lointain écho, on pouvait se croire évadé, ici dans la nature, les chemins sont longs comme des vies et l'on y avance, oubliant son passé et ne sachant pas son futur. Après quelques heures, ivre d'avoir trainé si longtemps ses pieds dans les feuilles mortes, la musique de ses pas le berçait d'une chaleur étrange. Emporté par un kaléidoscope aux couleurs de l'automne, David fit une sorte de rêve, il oubliait tout, qui il était ce qu'il voulait, la ville et ses fantômes, il fallait survivre, c'est à dire avoir suffisamment peur de mourir et croire fort en l'idéal du terrier. David se mit en quête de quelques branches construire son abri pour passer cette nuit, protégé un peu au moins des monstres imaginaires qui vivaient dans les bois. David retrouvait quelques notes fraiches de son enfance, il se rappelait ses après-midis qu'il avait passé réfugié dans sa cabane, au fond du jardin. Il se rappelait ces moments heureux, c'était une cabane rouge, son père et sa mère ne l'autorisèrent qu'une seule fois à y passer la nuit, pendant un été particulièrement chaud, cette nuit-là, son bonheur avait été complet. D'ailleurs David ne se souvenait pas d'un seul autre moment dans sa vie où il s'était senti si libre, même adolescent, jamais. Très vite les branchages commencèrent à former une sorte de hutte et cette édification si rapide, cette production si animale de son terrier réjouit David énormément.
Loin de la civilisation, il s'assit sous un arbre pour attendre la nuit, il se mit à réfléchir. Il se rendit compte qu'il n'avait accédé à se liberté que depuis qu'il était seul et que personne ne l'attendait nulle part. Dans cet endroit était immensément plus calme que sous les ponts. Il ne bougeait pas, avant que le jour ne se couche, il écouta le bruit des premiers oiseaux, enfin sortis de leur torpeur hivernale, à mesure que le soleil descendait, la forêt se vidait de tous ces bruits.Au loin des gens promenaient leur chien, et le monde laissait David à sa méditation. Sans qu'il comprît pourquoi, David demeura immobile ici, sage, le mouvement devenu inutile. Il se perdit dans des idées qu'il n'eut pas pu exprimé avec des mots pourtant il eu la sensation d'une profonde certitude. Il avait fait le bon choix, il n'était que l'arme d'un Dieu malin qui avait pensé remettre de l'ordre dans ce monde.
Le lendemain, David avait exceptionnellement bien dormi et se sentait de nouvelles énergies pour agir. Et se sentait d'appliquer plus conséquemment sa justice. Bien sûr il fallait mettre un peu plus de moyens. Dans les kiosques à journaux, David espérait que l'on commence à parler de son oeuvre. Dans le 11e, il furetait dans les maisons de presses à la recherche de sa célébrité, dans les pages du Parisien il cherchait une recrudescence du vandalisme sur les 4x4 mais il ne trouvait rien, le kiosquier le pressa pour qu'il achète le journal avant d'avoir éventé entièrement les faits divers. David, énervé acheta le journal, et se mis sur un banc, il apprit les résultats des matchs de foot du PSG, mais rien absolument rien sur un vengeur qui sillonnerait les rues de Paris, aucune trace de ses actions, même en dernière page. Quantitativement, il fallait comprendre, peut-être des centaines de pneus étaient éventrés quotidiennement dans les rues parisiennes, comment savoir, pour des raisons de voisinage, il n'en avait aucune idée. Ménard n'était qu'un insigne insecte que Paris négligeait absolument,car même avec une centaine de pneus crevés à son actif, il n'y avait pas de quoi faire la une, David demeurait tel un moustique collé sous la semelle de Paris, vermine entre deux planches il roulait sa bosse comme tant d'autres cafards dans les sous bassement de la cité, inquiète, la fourmilière trop occupée à son industrie, transpirait de noires vapeurs dans l'air moribond, ignorait encore qu'en son sein, peut-être un fou, peut-être un saint, David Ménard était avenu. Pas même un flic ne lui avait couru après, lorsqu'il avait commis un de ses méfaits. Tout le monde s'en foutait. Il fallait qu'il passe à la vitesse supérieure, on ne lui en laissait pas le choix : vedette des commissariats ce n'était pas suffisant, sur le chemin de la célébrité David Ménard était au point de départ. Il y avait toujours ce vieux démon pendu à son oreille qui lui criait : "Tu es parce que tu fais, celui dont on ne parle pas, n'existe pas". En conséquence, il se résolut à frapper un peu plus fort.
L'opinion publique était loin de se préoccuper d'un tel éventreur de pneu et était bien compréhensible, c'était beaucoup trop bon marché, de plus son anonymat n'arrangeait rien à l'affaire. David se mit à penser à la théâtralisation du crevage de pneu. Sur ce point les vestiges de son ancienne vie lui furent assez précieux, David savait par expérience que pour provoquer une bonne publicité il fallait user de symboles, raccourci pour l'imagination, les villes qui brûlent parlent plus à la conscience, il fallait aussi tirer sur la peur des pauvres hères : "Et si ça m'arrivait à moi". Ainsi tout le monde se sentirait concerné. Ainsi pour devenir l'ennemi public numéro un, il n'est pas du tout nécessaire de devenir le plus tueur le plus efficace mais de manipuler les symboles. La conclusion était la suivante, il était tout à fait possible de se faire connaitre à la seule condition de dramatiser ses actions. David, comme un animal, se prenait la tête et la retournait dans tous les sens, c'était évident, ses journées oiseuses étaient devenues insensées, la fuite en avant était la seule solution. Il fallait bruler des 4x4 et devenir un héros. De fait, il ne disposait plus d'aucune autre option pour modifier le futur et le monde. Son objectif se clarifiait peu à peu, il était double, ce qu'il voulait c'était d'abord exister et modifier de façon significative le monde, et savourer ce luxe qu'aucun de ses collègues n'avait jamais pu s'offrir ni propriétaires, ni marié, ni salarié, ni clochards. Il portait un projet d'espoir et de libération sous la chape d'un monde si gris si dense et si concret qu'il ne pouvait plus tolérer les vies folles. David voulait qu'on sache qu'il existait des sapeurs actifs dans les entrailles de la société, des elfes malades toussaient dans ses boyaux, inlassablement rongeaient les fondations et qui fatalement tueraient un jour entièrement la civilisation. Inéluctable, fatal, une seule conclusion, la civilisation agonisait. Les héros avaient déserté le monde, que des engrenages très fonctionnels, il lui fallait seulement passer à la vitesse supérieure, jusqu'à présent les décisions avaient été faciles, la difficulté venait quand il fallait assumer.
Il fit appel au marketing, le premier élément important d'une bonne renommée consiste d'abord à se trouver une griffe, une sorte de signature. Les crimes sont toujours moins minables quand il sont revendiqués car dès lors ils peuvent représenter une certaine forme de justice, à l'instar des intégristes musulmans, Ben Laden c'est comme une marque déposée, une sorte de Coca-Cola du terrorisme. Le trait principal d'une marque est sa signature.Il réfléchit un moment, au surnom qu'il adopterait dans sa vie de vengeur masqué, un peu fiévreux, il griffonna quelques idées et trouva vite un nom de scène, "Celui qui vous regarde", désormais, il signerait ses attentats en laissant cet énigmatique "Celui qui vous regarde", certainement que certains inspecteurs dans leur vie morose à la recherche de piteux trafiquants baignant dans leur argent aimeraient mieux se sortir de leur routine à la recherche de « Celui qui vous regarde."
Les actions de David prêtaient à sourire : que valaient ses viles crevaisons de pneus quand la Une des journaux ne cédait la place au terrorisme et à la guerre que lorsque les parcmètres dormaient en paix ?
David espérait qu'on parle de lui, mais il savait qu'il ne fallait surtout pas s'impatienter, la lenteur peut mener au désespoir, mais maintenant, il avait le temps ! Il fallait être philosophe. Par un hasard heureux David avait conservé sa carte de bibliothèque, ce qui lui permettait de tromper l'ennui de ses longues journées dans un endroit confortable, à cet endroit , il épluchait le Parisien, depuis qu'il s’était fatigué de lire l'actualité trop intellectuelle des journaux trop analyste, la rubrique des chiens écrasés faisait sa joie. Et rien : pas l'ombre d'un écorcheur de pneu. Ce genre de sévices trop minable pour figurer même en dernière page du Parisien, n'était même pas digne d'un fait divers. David devait passer à la vitesse supérieure.
24 mars 2007
11 mars 2007
Humilité
Au centre d'hébergement de la rue Pigalle, il y avait un vestiaire qui faisait office de salle de bain. Cet endroit était tellement glauque que personne ne l'utilisait, il exhalait un mélange de pisse et de vomi qu'il donnait envie de contribuer d'une galette à la pestilence ambiante. Cependant, pour tous ceux qui était au désespoir de se savonner, on y trouvait des douches, un miroir et même des serviettes de toilettes propres. Cependant, tous les pensionnaires du centre qui avaient un peu d'expérience préféraient éviter de s'y laver. Par exemple, ceux qui étaient rasés, aimaient mieux se doucher à la piscine municipale qui était largement mieux entretenue, en prime, on pouvait même regarder ses semblables sans honte, nus comme au premier jour. De fait, on ne se sentait pas réellement propre au sortir de cette pièce, tout juste débarbouillé. Trop d'alcooliques étaient passés par ici et même les murs étaient imprégnés d'une affreuse puanteur. David contrôla son haut-le-coeur -- qui n'était qu'un réflexe bourgeois -- et prit sa douche, devant la glace, il s'immobilisa. Il lisait depuis combien de temps il trainait dans la rue, ce n'était pas encore un spectre, mais on lisait sa fatigue, chaque ride c'était un mois, probablement que dans quelques années il verrait son corps fourbu s'interroger devant cette même glace. Pouquoi ? Il regardait son reflet et quelqu'un d'inquiétant lui faisait face, des cheveux blancs étaient apparus, sa peau surtout avait terriblement changé, elle était devenue un peu comme celle d'un lézard, sèche et tirée. Ses paupières pesaient tellement qu'elles semblaient trainer des valises de tristesse. Il songeait à cette époque où il se mirait dans le miroir en se félicitant de sa bonne mine, ses souvenirs remontaient auréolés à la surface. Traversant, le miroir, oubliant celui qui lui faisait face, David se réchauffait le coeur en s'imaginant affublé d'une cravate. Sur son corps fatigué, l'effet aurait été grotesque pourtant cela lui procurait une douce sensation. Il pensait au bâton de coton qu'il utilisait pour se nettoyer les oreilles, ici, c'était le vrai symbole du luxe, il aurait aimé se couper les ongles car la crasse s'y était logée et semblait ne plus vouloir décamper.
David sombrait dans la nostalgie et ne parvenait pas à se rappeler les raisons qui avaient causé son départ de la vie "normale", plus exactement il ne savait pas comment il avait réussi à combiné toutes ses idées pour aboutir à ce résultat-là. Il semble que le passé soit comme un puits sans fond pour les jours heureux, il semble que la mémoire soit seulement capable de digérer le bonheur, elle rejette le malheur pour en faire des boules, enfuie dans des replis, prétendant qu'il n'a jamais existé. Cette étrange distorsion entre le passé et le présent contient l'un des plus profonds mystères de la vie, rien ne sera jamais comme vous l'avez espéré car tout ce que vous touchez vous ne l'espérez plus. David ne parvenait pas à faire le lien entre sa conscience douloureuse du présent et les douces rêveries que lui procurait son passé. Il se souvenait avec émotion de quand il reposait sa tête sur des oreillers propres. Depuis qu'il s'était mis en recherche d'une solution, il n'en avait trouvé aucune. La conviction qu'il s'était forgée que l'ascèse était un bon procédé s'était délité en face de ses deux ennemis : le froid et la faim. Il ne lui restait que l'envie masochiste d'aller jusqu'au bout.
Cependant la confrontation avec ses idéaux n'avait pas été totalement vaine, car le monde était devenu plus dense, la métaphore de a jungle urbaine était un fameuse invention, une fois qu'on s'y enfonçait, c'était des myriades d'insectes inédits qu'on rencontrait, en dessous de la surface de classe moyenne, un monde grouillait, il découvrait une douleur qu'il ne savait pas : David n'était plus un révolutionnaire, c'était un explorateur. Quant à devenir sage, il ne prenait de hauteur que très lentement... trop lentement. Le problème était plus infiniment plus complexe, si l'on s'attachait aux "détails".
David avait appris à reconnaitre depuis combien de temps tel ou tel de ses compagnons errait dans la rue. Il avait appris la hiérarchie de la Cour des Miracles. Ici comme ailleurs, il avait des riches et des pauvres et pour faire partie de la classe privilégiée, il fallait avoir toutes ses dents et ne pas tousser trop gras. Gérard, par exemple, était la bonne illustration de ce genre de roi de la rue : à cinquante ans, il se tenait encore droit, il avait une bonne santé et un cerveau pas trop détraqué. On dit bien qu'au royaume des aveugles, les borgnes sont les rois. Les autres, qui n'avaient pas la chance d'être forts, représentaient l'autre caste, ils voyaient leur santé s'écraser sur le pavé, laminés sur le macadam, de braves types étaient devenus des monstres difformes, même leurs mâchoires ne se faisaient plus tout à fait vis-à-vis, mais c'était les dégâts aux cerveaux qui étaient les plus irréversibles, certains laissaient trop de neurones dans l'affaire pour espérer jamais redevenir normal. Au bout de cinq ans seulement, certains ne ressemblaient plus à des êtres humains. Ils chantaient seuls avec leurs bouteilles et marchaient en gueulant en s'enfonçant dans leur nuit mais et on savait qu'ils ne reviendraient plus à la lumière. De fait, il y avait une bonne partie des collègues de David qui était complètement branque. Triste tableau. Gérard était définitivement le meilleur poulain qu'on pouvait trouver.
À l'autre extrémité sociale, un autre type qu'on appelait John venait parfois dans le centre, il n'avait jamais dit son nom, mais les autres qui l'appelaient ainsi. Quand on cherchait du soutien dans un débat d'ivrogne, on disait toujours :"Pas vrai John ?", mais John ne disait rien, à sa manière on l'avait intégré à la famille bien que sa présence soit assez rare, il était trop sauvage. Les nuits où il faisait moins de 0 degré, il se laissait amadouer par les camions de ramassage. Lui, c'était déjà une bête, il fallait lui parler gentiment en lui proposant des barres de céréales avant qu'il ne rentre dans le camion, il s'empiffrait goulument ces barres sans dire merci, ni même regarder dans les yeux celui qui l'avait régalé. Mais personne n'aurait eu l'idée de lui en vouloir, on le traitait comme un chien errant, c'était le mieux à faire, son cerveau était déjà éteint. Arrivé au centre, il se carrait dans son coin, complètement abruti, il ne parlait pas. David n'avait pas encore entendu le son de sa voix bien que ce soit la troisième fois qu'il le voyait. Cet homme le fascinait. John restait prostré dans son coin, il enlevait ses chaussures et s'enlevait en silence la crasse qu'il avait entre les orteils des pieds, grognant à moitié. Il faisait pitié mais il n'avait rien à y faire. David l'avait regardé pendant longtemps, cet homme était proprement effrayant, il ne s'intéressait à rien d'autre qu'à ses pieds. Pour John, la vie était une chose parfaitement inutile. C'était un de ces types qui aurait pu vous fracasser la tête contre un mur pour vous prendre 2 francs, et pour lui c'aurait été légitime. Tout ce qu'il trouvait de bon dans ce bas monde, c'était la nourriture et la chaleur, le reste n'existait pas.
David n'avait pas fini de faire le tour de ce monde, et il commençait à l'aimer, comme un enfant qui aurait soulevé une pierre et qui y aurait aperçu mille insectes bien affairés, le voyage ne faisait que commencer. Cependant, son monde à lui, il ne l'avait pas totalement oublié et les lancinantes tribulations des masses laborieuse gênait encore sa conscience, quelque chose clochait. Comme un chasseur en observation devant ses futures proies, il s'asseyait dans le métro et restait là, à contempler son ancienne vie, mais il ne trouvait pas de réponse, c'était simplement absurde, comme une poule réincarnée en renard, la stupidité de l'industrie humaine l'atterrait : simplement. Ses journées n'étaient pas occupées à grand-chose maintenant. Il avait passé un cap, il avait commencé à mendier, contrairement à ce qu'il croyait, ce n'était pas tellement difficile de renoncer à la dignité de l'argent. La première fois, il s'y prit comme un manche, pas du tout marketing, il se cachait : plus malhabile que honteux , il apprit rapidement les techniques qui font que les gens donnent, prendre une tête débile en même temps qu'un sourire abruti étaient la meilleure recette pour déclencher la pitié et provoquer le don, la mendicité est donc comme le chemin lumineux de la sagesse, humble parmi les humbles, on gravit plus vite quand on semble irrécupérable.
Dans toutes ses activités, David ne travaillait plus du tout, il avait totalement abandonné l'écriture de la biographie de Gérard et restait de long moment dans des transes méditatives, il en était venu à devenir un habitué du centre. Un soir, une fille qui travaillait comme bénévole, vint à sa rencontre. Elle s'appelait Flora. D'habitude les gens du centre évitent de parler trop directement avec leurs "clients" pour ne pas provoquer des esclandres impossibles à canaliser. Tout ce qui dépasse les considérations pratiques comprend en effet le risque d'une explosion d'émotion, d'autant plus violente que la majorité de ceux-là était dans une grande détresse affective, en l'occurrence on bannissait de toute psychologie tout ce qui caractérisait les relations vraies. Cependant, la mine de David et la blessure secrète qui le hantait éveilla la curiosité de Flora. Elle ne le considérait pas comme les autres, d'abord parce qu'il regardait droit dans les yeux, pour elle c'était le signe certain qu'il n'était pas comme les autres. Ce sont d'abord les yeux, des yeux qui ne regardent plus en face, ne veulent plus parler, ils ont honte. Flora le savait, la honte est le sentiment qui est le plus facile à identifier du point de vue comportemental. Quant à l’abonné absent, on vous voit sans vous voir, on vous répond mais sans réfléchir, vous êtes devenu le pauvre bougre qu'on voulait que vous soyez. Pourtant, aucun de ces signes ne s'observait chez David. C'est ce qui la décida à lui adresser la parole. 'Vous ne parlez pas beaucoup mais vous venez régulièrement. Vous cherchez du travail ? ' David fut lui aussi assez surpris que l'on s'adresse à lui de cette manière, il n'y avait ni complaisance dans la question, ni besoin réellement pratique d'y répondre. Cette question n'avait ni une vocation psychologique, ni même une vocation pratique, c'était une saine curiosité.
Flora avait la trentaine et n'était pas franchement jolie suivant les canons en vogue : elle était un peu grosse, brune à la poitrine généreuse, elle avait dans son corps toutes sortes de graisses provenant de fast foods et du chocolat. Pourtant son appétit incontrôlable lui servait aussi pour "croquer la vie", résolument gaie, elle ne riait pas seulement pour "proagir" sur son bonheur. Elle était profondément assurée d'être bonne et utile en donnant de son temps. Elle avait aussi une force d'honnêteté proprement désarçonnante. Elle ne s'en attribuait aucun mérite, le mensonge la fatiguait disait-elle, c'était physiologique, parce qu'elle n'avait personne à dorloter chez elle, elle se sentait utile ici. Entendant qu'elle cesserait si elle devait d'occuper d'une famille, elle n'avait pas de mérite prétendait-elle parce qu'il était maladif chez elle de s'occuper de quelqu'un. David écoutait ses confessions un peu surprises de s'entendre dire ces choses, comme si le visage défait qu'il avait aperçu dans le miroir inspirait la confiance. David ne disait rien, il écoutait simplement, par un étrange réflexe, il n'avait plus besoin d'extérioriser sa colère.
David décidait de s'ouvrir de sa perception du monde à Flora. David lui fit part de son aversion pour les masses laborieuses, Flora approuva globalement tout ce qu'il pensait. Avec un peu d'empressement, elle surenchérit de banalités et se mit à parler de politique dénonçant un scandale perpétuel, les riches, les pauvres, etc. Flora avait les idées politiques assez brouillonnes, mais nul doute qu'elle se foutait pas mal de la politique, son être restait encore centré sur le bon sens. David l'écoutait presque l'indifférent dans sa théorie, sans espoir de ne rien apprendre, par contre, il fut touché de la justesse de ses observations psychologique. Pourtant, pour stérile qu'il soit de dénoncer l'injustice, Flora avait en elle une forme de solution, c'est-à-dire que son discours relativement convenu lui conférait une sorte d'imperméabilité à la pensée extérieure et lui permettait de s'assumer entièrement dans ce qu'elle était profondément. David fut happé par l'envie de dire : "Quel monde merveilleux". Ils discutèrent pratiquement deux heures, c'était principalement Flora qui parlait, David se bornait à jouer le psychanalyste, acquiesçant de temps à autre. David, pendant les longs monologues de Flora, fixait son attention sur ses seins débonnaires.
David sombrait dans la nostalgie et ne parvenait pas à se rappeler les raisons qui avaient causé son départ de la vie "normale", plus exactement il ne savait pas comment il avait réussi à combiné toutes ses idées pour aboutir à ce résultat-là. Il semble que le passé soit comme un puits sans fond pour les jours heureux, il semble que la mémoire soit seulement capable de digérer le bonheur, elle rejette le malheur pour en faire des boules, enfuie dans des replis, prétendant qu'il n'a jamais existé. Cette étrange distorsion entre le passé et le présent contient l'un des plus profonds mystères de la vie, rien ne sera jamais comme vous l'avez espéré car tout ce que vous touchez vous ne l'espérez plus. David ne parvenait pas à faire le lien entre sa conscience douloureuse du présent et les douces rêveries que lui procurait son passé. Il se souvenait avec émotion de quand il reposait sa tête sur des oreillers propres. Depuis qu'il s'était mis en recherche d'une solution, il n'en avait trouvé aucune. La conviction qu'il s'était forgée que l'ascèse était un bon procédé s'était délité en face de ses deux ennemis : le froid et la faim. Il ne lui restait que l'envie masochiste d'aller jusqu'au bout.
Cependant la confrontation avec ses idéaux n'avait pas été totalement vaine, car le monde était devenu plus dense, la métaphore de a jungle urbaine était un fameuse invention, une fois qu'on s'y enfonçait, c'était des myriades d'insectes inédits qu'on rencontrait, en dessous de la surface de classe moyenne, un monde grouillait, il découvrait une douleur qu'il ne savait pas : David n'était plus un révolutionnaire, c'était un explorateur. Quant à devenir sage, il ne prenait de hauteur que très lentement... trop lentement. Le problème était plus infiniment plus complexe, si l'on s'attachait aux "détails".
David avait appris à reconnaitre depuis combien de temps tel ou tel de ses compagnons errait dans la rue. Il avait appris la hiérarchie de la Cour des Miracles. Ici comme ailleurs, il avait des riches et des pauvres et pour faire partie de la classe privilégiée, il fallait avoir toutes ses dents et ne pas tousser trop gras. Gérard, par exemple, était la bonne illustration de ce genre de roi de la rue : à cinquante ans, il se tenait encore droit, il avait une bonne santé et un cerveau pas trop détraqué. On dit bien qu'au royaume des aveugles, les borgnes sont les rois. Les autres, qui n'avaient pas la chance d'être forts, représentaient l'autre caste, ils voyaient leur santé s'écraser sur le pavé, laminés sur le macadam, de braves types étaient devenus des monstres difformes, même leurs mâchoires ne se faisaient plus tout à fait vis-à-vis, mais c'était les dégâts aux cerveaux qui étaient les plus irréversibles, certains laissaient trop de neurones dans l'affaire pour espérer jamais redevenir normal. Au bout de cinq ans seulement, certains ne ressemblaient plus à des êtres humains. Ils chantaient seuls avec leurs bouteilles et marchaient en gueulant en s'enfonçant dans leur nuit mais et on savait qu'ils ne reviendraient plus à la lumière. De fait, il y avait une bonne partie des collègues de David qui était complètement branque. Triste tableau. Gérard était définitivement le meilleur poulain qu'on pouvait trouver.
À l'autre extrémité sociale, un autre type qu'on appelait John venait parfois dans le centre, il n'avait jamais dit son nom, mais les autres qui l'appelaient ainsi. Quand on cherchait du soutien dans un débat d'ivrogne, on disait toujours :"Pas vrai John ?", mais John ne disait rien, à sa manière on l'avait intégré à la famille bien que sa présence soit assez rare, il était trop sauvage. Les nuits où il faisait moins de 0 degré, il se laissait amadouer par les camions de ramassage. Lui, c'était déjà une bête, il fallait lui parler gentiment en lui proposant des barres de céréales avant qu'il ne rentre dans le camion, il s'empiffrait goulument ces barres sans dire merci, ni même regarder dans les yeux celui qui l'avait régalé. Mais personne n'aurait eu l'idée de lui en vouloir, on le traitait comme un chien errant, c'était le mieux à faire, son cerveau était déjà éteint. Arrivé au centre, il se carrait dans son coin, complètement abruti, il ne parlait pas. David n'avait pas encore entendu le son de sa voix bien que ce soit la troisième fois qu'il le voyait. Cet homme le fascinait. John restait prostré dans son coin, il enlevait ses chaussures et s'enlevait en silence la crasse qu'il avait entre les orteils des pieds, grognant à moitié. Il faisait pitié mais il n'avait rien à y faire. David l'avait regardé pendant longtemps, cet homme était proprement effrayant, il ne s'intéressait à rien d'autre qu'à ses pieds. Pour John, la vie était une chose parfaitement inutile. C'était un de ces types qui aurait pu vous fracasser la tête contre un mur pour vous prendre 2 francs, et pour lui c'aurait été légitime. Tout ce qu'il trouvait de bon dans ce bas monde, c'était la nourriture et la chaleur, le reste n'existait pas.
David n'avait pas fini de faire le tour de ce monde, et il commençait à l'aimer, comme un enfant qui aurait soulevé une pierre et qui y aurait aperçu mille insectes bien affairés, le voyage ne faisait que commencer. Cependant, son monde à lui, il ne l'avait pas totalement oublié et les lancinantes tribulations des masses laborieuse gênait encore sa conscience, quelque chose clochait. Comme un chasseur en observation devant ses futures proies, il s'asseyait dans le métro et restait là, à contempler son ancienne vie, mais il ne trouvait pas de réponse, c'était simplement absurde, comme une poule réincarnée en renard, la stupidité de l'industrie humaine l'atterrait : simplement. Ses journées n'étaient pas occupées à grand-chose maintenant. Il avait passé un cap, il avait commencé à mendier, contrairement à ce qu'il croyait, ce n'était pas tellement difficile de renoncer à la dignité de l'argent. La première fois, il s'y prit comme un manche, pas du tout marketing, il se cachait : plus malhabile que honteux , il apprit rapidement les techniques qui font que les gens donnent, prendre une tête débile en même temps qu'un sourire abruti étaient la meilleure recette pour déclencher la pitié et provoquer le don, la mendicité est donc comme le chemin lumineux de la sagesse, humble parmi les humbles, on gravit plus vite quand on semble irrécupérable.
Dans toutes ses activités, David ne travaillait plus du tout, il avait totalement abandonné l'écriture de la biographie de Gérard et restait de long moment dans des transes méditatives, il en était venu à devenir un habitué du centre. Un soir, une fille qui travaillait comme bénévole, vint à sa rencontre. Elle s'appelait Flora. D'habitude les gens du centre évitent de parler trop directement avec leurs "clients" pour ne pas provoquer des esclandres impossibles à canaliser. Tout ce qui dépasse les considérations pratiques comprend en effet le risque d'une explosion d'émotion, d'autant plus violente que la majorité de ceux-là était dans une grande détresse affective, en l'occurrence on bannissait de toute psychologie tout ce qui caractérisait les relations vraies. Cependant, la mine de David et la blessure secrète qui le hantait éveilla la curiosité de Flora. Elle ne le considérait pas comme les autres, d'abord parce qu'il regardait droit dans les yeux, pour elle c'était le signe certain qu'il n'était pas comme les autres. Ce sont d'abord les yeux, des yeux qui ne regardent plus en face, ne veulent plus parler, ils ont honte. Flora le savait, la honte est le sentiment qui est le plus facile à identifier du point de vue comportemental. Quant à l’abonné absent, on vous voit sans vous voir, on vous répond mais sans réfléchir, vous êtes devenu le pauvre bougre qu'on voulait que vous soyez. Pourtant, aucun de ces signes ne s'observait chez David. C'est ce qui la décida à lui adresser la parole. 'Vous ne parlez pas beaucoup mais vous venez régulièrement. Vous cherchez du travail ? ' David fut lui aussi assez surpris que l'on s'adresse à lui de cette manière, il n'y avait ni complaisance dans la question, ni besoin réellement pratique d'y répondre. Cette question n'avait ni une vocation psychologique, ni même une vocation pratique, c'était une saine curiosité.
Flora avait la trentaine et n'était pas franchement jolie suivant les canons en vogue : elle était un peu grosse, brune à la poitrine généreuse, elle avait dans son corps toutes sortes de graisses provenant de fast foods et du chocolat. Pourtant son appétit incontrôlable lui servait aussi pour "croquer la vie", résolument gaie, elle ne riait pas seulement pour "proagir" sur son bonheur. Elle était profondément assurée d'être bonne et utile en donnant de son temps. Elle avait aussi une force d'honnêteté proprement désarçonnante. Elle ne s'en attribuait aucun mérite, le mensonge la fatiguait disait-elle, c'était physiologique, parce qu'elle n'avait personne à dorloter chez elle, elle se sentait utile ici. Entendant qu'elle cesserait si elle devait d'occuper d'une famille, elle n'avait pas de mérite prétendait-elle parce qu'il était maladif chez elle de s'occuper de quelqu'un. David écoutait ses confessions un peu surprises de s'entendre dire ces choses, comme si le visage défait qu'il avait aperçu dans le miroir inspirait la confiance. David ne disait rien, il écoutait simplement, par un étrange réflexe, il n'avait plus besoin d'extérioriser sa colère.
David décidait de s'ouvrir de sa perception du monde à Flora. David lui fit part de son aversion pour les masses laborieuses, Flora approuva globalement tout ce qu'il pensait. Avec un peu d'empressement, elle surenchérit de banalités et se mit à parler de politique dénonçant un scandale perpétuel, les riches, les pauvres, etc. Flora avait les idées politiques assez brouillonnes, mais nul doute qu'elle se foutait pas mal de la politique, son être restait encore centré sur le bon sens. David l'écoutait presque l'indifférent dans sa théorie, sans espoir de ne rien apprendre, par contre, il fut touché de la justesse de ses observations psychologique. Pourtant, pour stérile qu'il soit de dénoncer l'injustice, Flora avait en elle une forme de solution, c'est-à-dire que son discours relativement convenu lui conférait une sorte d'imperméabilité à la pensée extérieure et lui permettait de s'assumer entièrement dans ce qu'elle était profondément. David fut happé par l'envie de dire : "Quel monde merveilleux". Ils discutèrent pratiquement deux heures, c'était principalement Flora qui parlait, David se bornait à jouer le psychanalyste, acquiesçant de temps à autre. David, pendant les longs monologues de Flora, fixait son attention sur ses seins débonnaires.
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