24 mars 2007

La naissance de celui qui vous regarde

Après sa discussion avec Flora, David se sentit réconforté comme au sortir de chez son psychanalyste. Après tellement de temps passé loin des gens normaux, la conversation lui fit se souvenir du bon vieux temps et il se sentait mieux. Cette petite discussion lui permit d'exercer à nouveau sa rhétorique en se débarbouillant les idées, il avait éprouvé un contentement quasi orgasmique en vidant son sac, mêlant sans vergogne son expérience personnelle et sa science politique, il exultait. David avait une solution et devait la dire c'était plus fort que lui, sa fascination pour le commentaire le rendait pourtant coupable de ne pas avancer autrement qu'en parole, il se blâmait intérieurement d'avoir si peu de force. En fait, Il battait de la queue comme un chien de Pavlov quand on servait à son des idéologies en pâté, il était euphorique et s'en rendait cruellement compte, il fonctionnait au bâton et au sucre. David refusait désormais de se réfugier dans une quelconque évidence et se figea dans ses pensées, il devait faire son autocritique et mesurer encore la distance qui le séparait de l'excellence. Elle était si grande, elle s'allongeait à mesure qu'il progressait. Il fallait oublier cette bouffée de confort, car les vestiges de sa vie résiliente n'étaient plus des lieux à vivre. L'insatisfaction finit par le gagner de nouveau, celle de n'être pas parfaitement humble... Au lieu d'être juste David s'était fourvoyé encore en gagnant une promotion dans le centre, Flora lui avait fait une faveur nuisible à son objectif, se montrait à nouveau injuste envers les autres pensionnaires. Le système qui l'avait piégé se remettait en place, s'il ne réagissait pas, David encourrait une faillite qui risquait d'anéantir tous ses efforts vers le renoncement. Il fallait s'accrocher comme une bulle au fond de la vase, quitte à passer pour un lugubre dégueulasse, camper comme un affreux dans les stases glaireuses, les points serrés et mordre les mains qui le nourrissaient et ne pas succomber aux charmes de la facilité. La chaleur humaine le ferait vaciller et déstabiliserait tout ce qu'il avait conquis de sa part d'ombre. À tout moment, les rails droits de l'ascèse se montraient fragile, infidèle à sa volonté, David conclut qu'il risquait gros à s'abêtir aux flatteries de Flora.
Pour presser les choses, disons que l'orgueil poursuivait David et quoiqu'il entreprenne, son besoin d'être signifiant aux yeux du monde était comme un poison qui déformait sa réalité, le représentant à lui-même comme plus gros qu'il n'était réellement. Mais, lorsqu'il tentait de contrarier ses envies existentielles, des idées explosives s'accumulaient dans son esprit formant de gros nuages qui n'avaient qu'une vocation : éclater !
Lentement, une colère irraisonnée montait en lui, une rébellion contre un Dieu abstrait lui faisait serrer les poings, son esprit plasmique convoquait des atomes électriques à se frotter les uns contre les autres, ses neurones s'échangent leur charge et sans aménité bourdonnaient au sommet comme en temps de guerre.
De nombreux doutes émergeaient : il accusait sa nouvelle existence d'être tenue par la commisération de braves gens et de vivre aux crochets une société qui s'était organisée pour voler la dignité de chacun de ses rebels en les soulant à ses mamelles anesthésiantes. Il agit et décidait de ne plus retourner au centre de la rue Pigalle. Dorénavant, il se méfierait toujours de sa faiblesse et ne dormirait plus jamais au même endroit pour ne plus encourir le risque de domestication. David était lucide : pour se préserver de son encroutement, l'autodestruction était la seule route qui était viable. Dans le dortoir, ce matin de janvier, il rassemblait ses affaires au pied du lit, il avait le même sac qu'à son départ plus une brosse à dents neuve que le centre lui avait offert. Dans la rue, ce jour de semaine, les gens étaient agités et vaquaient à leur occupation, totalement indifférents, la rue puait, comme d'habitude, mais la journée n'était pas froide. Cette indifférence grouillante donnait à David une tranquille assurance à se perdre dans les méandres de ses pensées. Il se mit en recherche d'un endroit un peu moins sordide que son parking traditionnel. Les nuits étaient devenues plus clémentes, la perspective du froid n'était plus si impressionnante. David avait besoin d'expulser sa colère, il se mit à battre le pavé toute la matinée. Dans les rues de Paris, son estomac émettait des bruits éloquents, mais David choisit de les ignorer cette fois, la question n'était pas de survivre. Vers midi, après avoir zigzagué énormément, il arrivait place de la Nation, David à deux pas du bois de Vincennes, décidait alors de quitter la ville et de franchir le panneau où il y avait écrit Paris.
Il avait entendu certains de ses compagnons parler de ces bois, c'était un bon endroit pour se mettre au vert, une sorte de résidence de campagne pour squatteur urbain. Il se convainc donc qu'il fallait essayer. La vie champêtre avait certainement des avantages qu'il ne soupçonnait pas. Il commençait à s'enfoncer dans la forêt à la recherche d'une éventuelle hutte dont il pourrait s'inspirer pour commencer à construire sa propre maison, il aperçut une sorte d'agglomération, un feu fumait et une demi-douzaine de personnes buvaient de bière et mangeait un barbecue. Pourtant, il ne s'agissait pas exactement des affreuses beuveries des rues de Paris mais on croyait plutôt à une sorte de garden-party de l'aristocratie en place. Fallait-il même parler encore de sans domiciles ? Ils avaient construit ça et la des sortes de bidonvilles pavillonnaires. Certains vivaient ici avec femme et enfant, comme des Robinson Crusoé, tout avait été improvisé, pourtant l'architecture retrouvait ici ses fondamentaux. Autour de valeur ancestrale, la famille était la structure de base, on se reposait sur un père trappeur et une mère fouineuse. David s'approcha du campement pour constater le détail de l'assemblage, une famille vivait dans un assemblage fait de trois planches. Il comprit ce que ce genre de construction impliquait de patience, pour grotesque que puisse paraitre cette maison, IKEA aurait pu s'inspirer de son originalité, de plus près il s'aperçut qu'il s'agissait d'une caravane devenue totalement sédentaire. Les murs étaient en tôles cintrées et bien que ce ne soit pas très épais pour isoler, le logement était d'un confort bien supérieur à ceux qui n'avaient vraiment pas de toit et dormaient à même le sol, il n'y avait même pas de comparaison. Un landau était garé devant la cabane et conférait à l'ensemble une étrange impression de "Home, Sweet Home ". L'homme qui l'avait aperçu invectiva David en plein dans son inspection : "C'est une propriété privée ici !"
David ne sut d'abord pas quoi répondre à ce type, il eut d'abord envie de sourire à propos de la propriété privée, mais se contint et garda son sérieux pour ne pas être blessant. Manifestement, il se trouvait face à un brave type, la moustache le prouvait, taillée avec soin, la moustache n'était pas un détail anodin et trahissait une certaine idée de la dignité prolétaire.
David inventa vite un mensonge : "Je regardais simplement votre construction. Figurez vous que je suis journaliste et même si je sais que vous allez me trouver fou, mais je cherche à faire un reportage sur les sans-domiciles en vivant les choses de l'intérieur. J'aimerais bien vous poser quelques questions si vous le voulez bien ?"
Le type ne sembla pas réagir à ce baratin, surpris de cette présentation incongrue, il ne savait visiblement pas comment il fallait réagir. La situation cocasse, et cette improbable improvisation mit David en verve, il poursuivit : "Vous savez je suis assez admiratif de votre talent d'architecte, comparé à tout ce que j'ai vu jusqu'à présent, ce n'est pas mal du tout" -- la flatterie était assez grossière mais le type sembla gober -- "Je comptais m'installer dans ces bois, pour voir, vous auriez pas des tuyaux à me filer ?"
Alors l'homme parti d'un rire assez fort, si fort qu'il du s'appuyer sur un arbre pour ne pas tomber, puis il regarda méchamment David. "Tu crois peut-être que je n'ai rien d'autre à foutre que de répondre à un putain de journaliste de mes couilles ? Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Tu ne vois pas que tout est là mon vieux ? J'ai rien à t'expliquer et puis franchement, j'en ai rien à secouer que les bourgeois se paluchent en regardant ma cabane pour se donner des frissons. Fous-moi la paix ! Comment que tu crois que j'ai fait ? Je me suis démerdé, c'est tout." Il cherchait à ajouter quelque chose, mais cette grande tirade semblait l'avoir épuisé. Il termina "Oui, c'est tout. C'est tout. Alors je te conseille de faire la même chose : tu te démerdes " David prit note du message et passa son chemin, riant de son mensonge et admirant son aplomb. Il était inutile de chercher à discuter, à moins de vouloir se prendre une châtaigne. David partit droit en avant. Les tribulations pétaradantes de Paris n'étaient plus qu'un lointain écho, on pouvait se croire évadé, ici dans la nature, les chemins sont longs comme des vies et l'on y avance, oubliant son passé et ne sachant pas son futur. Après quelques heures, ivre d'avoir trainé si longtemps ses pieds dans les feuilles mortes, la musique de ses pas le berçait d'une chaleur étrange. Emporté par un kaléidoscope aux couleurs de l'automne, David fit une sorte de rêve, il oubliait tout, qui il était ce qu'il voulait, la ville et ses fantômes, il fallait survivre, c'est à dire avoir suffisamment peur de mourir et croire fort en l'idéal du terrier. David se mit en quête de quelques branches construire son abri pour passer cette nuit, protégé un peu au moins des monstres imaginaires qui vivaient dans les bois. David retrouvait quelques notes fraiches de son enfance, il se rappelait ses après-midis qu'il avait passé réfugié dans sa cabane, au fond du jardin. Il se rappelait ces moments heureux, c'était une cabane rouge, son père et sa mère ne l'autorisèrent qu'une seule fois à y passer la nuit, pendant un été particulièrement chaud, cette nuit-là, son bonheur avait été complet. D'ailleurs David ne se souvenait pas d'un seul autre moment dans sa vie où il s'était senti si libre, même adolescent, jamais. Très vite les branchages commencèrent à former une sorte de hutte et cette édification si rapide, cette production si animale de son terrier réjouit David énormément.
Loin de la civilisation, il s'assit sous un arbre pour attendre la nuit, il se mit à réfléchir. Il se rendit compte qu'il n'avait accédé à se liberté que depuis qu'il était seul et que personne ne l'attendait nulle part. Dans cet endroit était immensément plus calme que sous les ponts. Il ne bougeait pas, avant que le jour ne se couche, il écouta le bruit des premiers oiseaux, enfin sortis de leur torpeur hivernale, à mesure que le soleil descendait, la forêt se vidait de tous ces bruits.Au loin des gens promenaient leur chien, et le monde laissait David à sa méditation. Sans qu'il comprît pourquoi, David demeura immobile ici, sage, le mouvement devenu inutile. Il se perdit dans des idées qu'il n'eut pas pu exprimé avec des mots pourtant il eu la sensation d'une profonde certitude. Il avait fait le bon choix, il n'était que l'arme d'un Dieu malin qui avait pensé remettre de l'ordre dans ce monde.
Le lendemain, David avait exceptionnellement bien dormi et se sentait de nouvelles énergies pour agir. Et se sentait d'appliquer plus conséquemment sa justice. Bien sûr il fallait mettre un peu plus de moyens. Dans les kiosques à journaux, David espérait que l'on commence à parler de son oeuvre. Dans le 11e, il furetait dans les maisons de presses à la recherche de sa célébrité, dans les pages du Parisien il cherchait une recrudescence du vandalisme sur les 4x4 mais il ne trouvait rien, le kiosquier le pressa pour qu'il achète le journal avant d'avoir éventé entièrement les faits divers. David, énervé acheta le journal, et se mis sur un banc, il apprit les résultats des matchs de foot du PSG, mais rien absolument rien sur un vengeur qui sillonnerait les rues de Paris, aucune trace de ses actions, même en dernière page. Quantitativement, il fallait comprendre, peut-être des centaines de pneus étaient éventrés quotidiennement dans les rues parisiennes, comment savoir, pour des raisons de voisinage, il n'en avait aucune idée. Ménard n'était qu'un insigne insecte que Paris négligeait absolument,car même avec une centaine de pneus crevés à son actif, il n'y avait pas de quoi faire la une, David demeurait tel un moustique collé sous la semelle de Paris, vermine entre deux planches il roulait sa bosse comme tant d'autres cafards dans les sous bassement de la cité, inquiète, la fourmilière trop occupée à son industrie, transpirait de noires vapeurs dans l'air moribond, ignorait encore qu'en son sein, peut-être un fou, peut-être un saint, David Ménard était avenu. Pas même un flic ne lui avait couru après, lorsqu'il avait commis un de ses méfaits. Tout le monde s'en foutait. Il fallait qu'il passe à la vitesse supérieure, on ne lui en laissait pas le choix : vedette des commissariats ce n'était pas suffisant, sur le chemin de la célébrité David Ménard était au point de départ. Il y avait toujours ce vieux démon pendu à son oreille qui lui criait : "Tu es parce que tu fais, celui dont on ne parle pas, n'existe pas". En conséquence, il se résolut à frapper un peu plus fort.
L'opinion publique était loin de se préoccuper d'un tel éventreur de pneu et était bien compréhensible, c'était beaucoup trop bon marché, de plus son anonymat n'arrangeait rien à l'affaire. David se mit à penser à la théâtralisation du crevage de pneu. Sur ce point les vestiges de son ancienne vie lui furent assez précieux, David savait par expérience que pour provoquer une bonne publicité il fallait user de symboles, raccourci pour l'imagination, les villes qui brûlent parlent plus à la conscience, il fallait aussi tirer sur la peur des pauvres hères : "Et si ça m'arrivait à moi". Ainsi tout le monde se sentirait concerné. Ainsi pour devenir l'ennemi public numéro un, il n'est pas du tout nécessaire de devenir le plus tueur le plus efficace mais de manipuler les symboles. La conclusion était la suivante, il était tout à fait possible de se faire connaitre à la seule condition de dramatiser ses actions. David, comme un animal, se prenait la tête et la retournait dans tous les sens, c'était évident, ses journées oiseuses étaient devenues insensées, la fuite en avant était la seule solution. Il fallait bruler des 4x4 et devenir un héros. De fait, il ne disposait plus d'aucune autre option pour modifier le futur et le monde. Son objectif se clarifiait peu à peu, il était double, ce qu'il voulait c'était d'abord exister et modifier de façon significative le monde, et savourer ce luxe qu'aucun de ses collègues n'avait jamais pu s'offrir ni propriétaires, ni marié, ni salarié, ni clochards. Il portait un projet d'espoir et de libération sous la chape d'un monde si gris si dense et si concret qu'il ne pouvait plus tolérer les vies folles. David voulait qu'on sache qu'il existait des sapeurs actifs dans les entrailles de la société, des elfes malades toussaient dans ses boyaux, inlassablement rongeaient les fondations et qui fatalement tueraient un jour entièrement la civilisation. Inéluctable, fatal, une seule conclusion, la civilisation agonisait. Les héros avaient déserté le monde, que des engrenages très fonctionnels, il lui fallait seulement passer à la vitesse supérieure, jusqu'à présent les décisions avaient été faciles, la difficulté venait quand il fallait assumer.
Il fit appel au marketing, le premier élément important d'une bonne renommée consiste d'abord à se trouver une griffe, une sorte de signature. Les crimes sont toujours moins minables quand il sont revendiqués car dès lors ils peuvent représenter une certaine forme de justice, à l'instar des intégristes musulmans, Ben Laden c'est comme une marque déposée, une sorte de Coca-Cola du terrorisme. Le trait principal d'une marque est sa signature.Il réfléchit un moment, au surnom qu'il adopterait dans sa vie de vengeur masqué, un peu fiévreux, il griffonna quelques idées et trouva vite un nom de scène, "Celui qui vous regarde", désormais, il signerait ses attentats en laissant cet énigmatique "Celui qui vous regarde", certainement que certains inspecteurs dans leur vie morose à la recherche de piteux trafiquants baignant dans leur argent aimeraient mieux se sortir de leur routine à la recherche de « Celui qui vous regarde."
Les actions de David prêtaient à sourire : que valaient ses viles crevaisons de pneus quand la Une des journaux ne cédait la place au terrorisme et à la guerre que lorsque les parcmètres dormaient en paix ?
David espérait qu'on parle de lui, mais il savait qu'il ne fallait surtout pas s'impatienter, la lenteur peut mener au désespoir, mais maintenant, il avait le temps ! Il fallait être philosophe. Par un hasard heureux David avait conservé sa carte de bibliothèque, ce qui lui permettait de tromper l'ennui de ses longues journées dans un endroit confortable, à cet endroit , il épluchait le Parisien, depuis qu'il s’était fatigué de lire l'actualité trop intellectuelle des journaux trop analyste, la rubrique des chiens écrasés faisait sa joie. Et rien : pas l'ombre d'un écorcheur de pneu. Ce genre de sévices trop minable pour figurer même en dernière page du Parisien, n'était même pas digne d'un fait divers. David devait passer à la vitesse supérieure.

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