11 mars 2007

Humilité

Au centre d'hébergement de la rue Pigalle, il y avait un vestiaire qui faisait office de salle de bain. Cet endroit était tellement glauque que personne ne l'utilisait, il exhalait un mélange de pisse et de vomi qu'il donnait envie de contribuer d'une galette à la pestilence ambiante. Cependant, pour tous ceux qui était au désespoir de se savonner, on y trouvait des douches, un miroir et même des serviettes de toilettes propres. Cependant, tous les pensionnaires du centre qui avaient un peu d'expérience préféraient éviter de s'y laver. Par exemple, ceux qui étaient rasés, aimaient mieux se doucher à la piscine municipale qui était largement mieux entretenue, en prime, on pouvait même regarder ses semblables sans honte, nus comme au premier jour. De fait, on ne se sentait pas réellement propre au sortir de cette pièce, tout juste débarbouillé. Trop d'alcooliques étaient passés par ici et même les murs étaient imprégnés d'une affreuse puanteur. David contrôla son haut-le-coeur -- qui n'était qu'un réflexe bourgeois -- et prit sa douche, devant la glace, il s'immobilisa. Il lisait depuis combien de temps il trainait dans la rue, ce n'était pas encore un spectre, mais on lisait sa fatigue, chaque ride c'était un mois, probablement que dans quelques années il verrait son corps fourbu s'interroger devant cette même glace. Pouquoi ? Il regardait son reflet et quelqu'un d'inquiétant lui faisait face, des cheveux blancs étaient apparus, sa peau surtout avait terriblement changé, elle était devenue un peu comme celle d'un lézard, sèche et tirée. Ses paupières pesaient tellement qu'elles semblaient trainer des valises de tristesse. Il songeait à cette époque où il se mirait dans le miroir en se félicitant de sa bonne mine, ses souvenirs remontaient auréolés à la surface. Traversant, le miroir, oubliant celui qui lui faisait face, David se réchauffait le coeur en s'imaginant affublé d'une cravate. Sur son corps fatigué, l'effet aurait été grotesque pourtant cela lui procurait une douce sensation. Il pensait au bâton de coton qu'il utilisait pour se nettoyer les oreilles, ici, c'était le vrai symbole du luxe, il aurait aimé se couper les ongles car la crasse s'y était logée et semblait ne plus vouloir décamper.
David sombrait dans la nostalgie et ne parvenait pas à se rappeler les raisons qui avaient causé son départ de la vie "normale", plus exactement il ne savait pas comment il avait réussi à combiné toutes ses idées pour aboutir à ce résultat-là. Il semble que le passé soit comme un puits sans fond pour les jours heureux, il semble que la mémoire soit seulement capable de digérer le bonheur, elle rejette le malheur pour en faire des boules, enfuie dans des replis, prétendant qu'il n'a jamais existé. Cette étrange distorsion entre le passé et le présent contient l'un des plus profonds mystères de la vie, rien ne sera jamais comme vous l'avez espéré car tout ce que vous touchez vous ne l'espérez plus. David ne parvenait pas à faire le lien entre sa conscience douloureuse du présent et les douces rêveries que lui procurait son passé. Il se souvenait avec émotion de quand il reposait sa tête sur des oreillers propres. Depuis qu'il s'était mis en recherche d'une solution, il n'en avait trouvé aucune. La conviction qu'il s'était forgée que l'ascèse était un bon procédé s'était délité en face de ses deux ennemis : le froid et la faim. Il ne lui restait que l'envie masochiste d'aller jusqu'au bout.
Cependant la confrontation avec ses idéaux n'avait pas été totalement vaine, car le monde était devenu plus dense, la métaphore de a jungle urbaine était un fameuse invention, une fois qu'on s'y enfonçait, c'était des myriades d'insectes inédits qu'on rencontrait, en dessous de la surface de classe moyenne, un monde grouillait, il découvrait une douleur qu'il ne savait pas : David n'était plus un révolutionnaire, c'était un explorateur. Quant à devenir sage, il ne prenait de hauteur que très lentement... trop lentement. Le problème était plus infiniment plus complexe, si l'on s'attachait aux "détails".
David avait appris à reconnaitre depuis combien de temps tel ou tel de ses compagnons errait dans la rue. Il avait appris la hiérarchie de la Cour des Miracles. Ici comme ailleurs, il avait des riches et des pauvres et pour faire partie de la classe privilégiée, il fallait avoir toutes ses dents et ne pas tousser trop gras. Gérard, par exemple, était la bonne illustration de ce genre de roi de la rue : à cinquante ans, il se tenait encore droit, il avait une bonne santé et un cerveau pas trop détraqué. On dit bien qu'au royaume des aveugles, les borgnes sont les rois. Les autres, qui n'avaient pas la chance d'être forts, représentaient l'autre caste, ils voyaient leur santé s'écraser sur le pavé, laminés sur le macadam, de braves types étaient devenus des monstres difformes, même leurs mâchoires ne se faisaient plus tout à fait vis-à-vis, mais c'était les dégâts aux cerveaux qui étaient les plus irréversibles, certains laissaient trop de neurones dans l'affaire pour espérer jamais redevenir normal. Au bout de cinq ans seulement, certains ne ressemblaient plus à des êtres humains. Ils chantaient seuls avec leurs bouteilles et marchaient en gueulant en s'enfonçant dans leur nuit mais et on savait qu'ils ne reviendraient plus à la lumière. De fait, il y avait une bonne partie des collègues de David qui était complètement branque. Triste tableau. Gérard était définitivement le meilleur poulain qu'on pouvait trouver.
À l'autre extrémité sociale, un autre type qu'on appelait John venait parfois dans le centre, il n'avait jamais dit son nom, mais les autres qui l'appelaient ainsi. Quand on cherchait du soutien dans un débat d'ivrogne, on disait toujours :"Pas vrai John ?", mais John ne disait rien, à sa manière on l'avait intégré à la famille bien que sa présence soit assez rare, il était trop sauvage. Les nuits où il faisait moins de 0 degré, il se laissait amadouer par les camions de ramassage. Lui, c'était déjà une bête, il fallait lui parler gentiment en lui proposant des barres de céréales avant qu'il ne rentre dans le camion, il s'empiffrait goulument ces barres sans dire merci, ni même regarder dans les yeux celui qui l'avait régalé. Mais personne n'aurait eu l'idée de lui en vouloir, on le traitait comme un chien errant, c'était le mieux à faire, son cerveau était déjà éteint. Arrivé au centre, il se carrait dans son coin, complètement abruti, il ne parlait pas. David n'avait pas encore entendu le son de sa voix bien que ce soit la troisième fois qu'il le voyait. Cet homme le fascinait. John restait prostré dans son coin, il enlevait ses chaussures et s'enlevait en silence la crasse qu'il avait entre les orteils des pieds, grognant à moitié. Il faisait pitié mais il n'avait rien à y faire. David l'avait regardé pendant longtemps, cet homme était proprement effrayant, il ne s'intéressait à rien d'autre qu'à ses pieds. Pour John, la vie était une chose parfaitement inutile. C'était un de ces types qui aurait pu vous fracasser la tête contre un mur pour vous prendre 2 francs, et pour lui c'aurait été légitime. Tout ce qu'il trouvait de bon dans ce bas monde, c'était la nourriture et la chaleur, le reste n'existait pas.
David n'avait pas fini de faire le tour de ce monde, et il commençait à l'aimer, comme un enfant qui aurait soulevé une pierre et qui y aurait aperçu mille insectes bien affairés, le voyage ne faisait que commencer. Cependant, son monde à lui, il ne l'avait pas totalement oublié et les lancinantes tribulations des masses laborieuse gênait encore sa conscience, quelque chose clochait. Comme un chasseur en observation devant ses futures proies, il s'asseyait dans le métro et restait là, à contempler son ancienne vie, mais il ne trouvait pas de réponse, c'était simplement absurde, comme une poule réincarnée en renard, la stupidité de l'industrie humaine l'atterrait : simplement. Ses journées n'étaient pas occupées à grand-chose maintenant. Il avait passé un cap, il avait commencé à mendier, contrairement à ce qu'il croyait, ce n'était pas tellement difficile de renoncer à la dignité de l'argent. La première fois, il s'y prit comme un manche, pas du tout marketing, il se cachait : plus malhabile que honteux , il apprit rapidement les techniques qui font que les gens donnent, prendre une tête débile en même temps qu'un sourire abruti étaient la meilleure recette pour déclencher la pitié et provoquer le don, la mendicité est donc comme le chemin lumineux de la sagesse, humble parmi les humbles, on gravit plus vite quand on semble irrécupérable.
Dans toutes ses activités, David ne travaillait plus du tout, il avait totalement abandonné l'écriture de la biographie de Gérard et restait de long moment dans des transes méditatives, il en était venu à devenir un habitué du centre. Un soir, une fille qui travaillait comme bénévole, vint à sa rencontre. Elle s'appelait Flora. D'habitude les gens du centre évitent de parler trop directement avec leurs "clients" pour ne pas provoquer des esclandres impossibles à canaliser. Tout ce qui dépasse les considérations pratiques comprend en effet le risque d'une explosion d'émotion, d'autant plus violente que la majorité de ceux-là était dans une grande détresse affective, en l'occurrence on bannissait de toute psychologie tout ce qui caractérisait les relations vraies. Cependant, la mine de David et la blessure secrète qui le hantait éveilla la curiosité de Flora. Elle ne le considérait pas comme les autres, d'abord parce qu'il regardait droit dans les yeux, pour elle c'était le signe certain qu'il n'était pas comme les autres. Ce sont d'abord les yeux, des yeux qui ne regardent plus en face, ne veulent plus parler, ils ont honte. Flora le savait, la honte est le sentiment qui est le plus facile à identifier du point de vue comportemental. Quant à l’abonné absent, on vous voit sans vous voir, on vous répond mais sans réfléchir, vous êtes devenu le pauvre bougre qu'on voulait que vous soyez. Pourtant, aucun de ces signes ne s'observait chez David. C'est ce qui la décida à lui adresser la parole. 'Vous ne parlez pas beaucoup mais vous venez régulièrement. Vous cherchez du travail ? ' David fut lui aussi assez surpris que l'on s'adresse à lui de cette manière, il n'y avait ni complaisance dans la question, ni besoin réellement pratique d'y répondre. Cette question n'avait ni une vocation psychologique, ni même une vocation pratique, c'était une saine curiosité.
Flora avait la trentaine et n'était pas franchement jolie suivant les canons en vogue : elle était un peu grosse, brune à la poitrine généreuse, elle avait dans son corps toutes sortes de graisses provenant de fast foods et du chocolat. Pourtant son appétit incontrôlable lui servait aussi pour "croquer la vie", résolument gaie, elle ne riait pas seulement pour "proagir" sur son bonheur. Elle était profondément assurée d'être bonne et utile en donnant de son temps. Elle avait aussi une force d'honnêteté proprement désarçonnante. Elle ne s'en attribuait aucun mérite, le mensonge la fatiguait disait-elle, c'était physiologique, parce qu'elle n'avait personne à dorloter chez elle, elle se sentait utile ici. Entendant qu'elle cesserait si elle devait d'occuper d'une famille, elle n'avait pas de mérite prétendait-elle parce qu'il était maladif chez elle de s'occuper de quelqu'un. David écoutait ses confessions un peu surprises de s'entendre dire ces choses, comme si le visage défait qu'il avait aperçu dans le miroir inspirait la confiance. David ne disait rien, il écoutait simplement, par un étrange réflexe, il n'avait plus besoin d'extérioriser sa colère.
David décidait de s'ouvrir de sa perception du monde à Flora. David lui fit part de son aversion pour les masses laborieuses, Flora approuva globalement tout ce qu'il pensait. Avec un peu d'empressement, elle surenchérit de banalités et se mit à parler de politique dénonçant un scandale perpétuel, les riches, les pauvres, etc. Flora avait les idées politiques assez brouillonnes, mais nul doute qu'elle se foutait pas mal de la politique, son être restait encore centré sur le bon sens. David l'écoutait presque l'indifférent dans sa théorie, sans espoir de ne rien apprendre, par contre, il fut touché de la justesse de ses observations psychologique. Pourtant, pour stérile qu'il soit de dénoncer l'injustice, Flora avait en elle une forme de solution, c'est-à-dire que son discours relativement convenu lui conférait une sorte d'imperméabilité à la pensée extérieure et lui permettait de s'assumer entièrement dans ce qu'elle était profondément. David fut happé par l'envie de dire : "Quel monde merveilleux". Ils discutèrent pratiquement deux heures, c'était principalement Flora qui parlait, David se bornait à jouer le psychanalyste, acquiesçant de temps à autre. David, pendant les longs monologues de Flora, fixait son attention sur ses seins débonnaires.

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