Après toutes les mousses que je m'étais déversées dans le gosier, j'étais assez guilleret, et même, si je te dis la vérité : je planais complètement. Mais bien sûr, c'était un état temporaire, le monde hostile m'attendait au dehors et en l'occurrence il valait mieux que je dessoule mon vin illico, autrement, Londres me ferait payer le prix fort pour mon improvisation. D'abord, je suis sorti de mon rêve de bière et je me suis rendu compte que je n'avais pas d'endroit où dormir. Je n'avais pas fait de repérage et je n'avais même pas la moindre idée d'où j'allais ranger mon cul cette nuit. Comme un bleu, j'étais sous l'effet de d'un coup de jeune, comme on dit, insouciant et optimiste et je pensais que les choses me tomberaient tout cuit dans le bec mais je me gourrais. Pas besoin de te faire un dessin. Tu sais, la survie des SDF se ressemble assez d'un pays à un autre, en Angleterre ou à Paris, il n'y a pas à tortiller, là dessus, y'a pas de vacances qui tiennent, Londres ou pas Londres, c'est égal, il faut dire ce qui est, j'avais négligé mes arrières et je devais passer à la caisse. Comme disait ma mère je manquais de plomb dans la cervelle. Pour commencer la liste de mes soucis, j'avais caché tout mon bordel de survie près d'un parking dont je n'avais même pas noté l'adresse : j'avais pensé que ma mémoire suffirait, mais je dois reconnaitre, les douze binouzes à la suite m'avaient un peu ramolli ma cervelle et j'avais du mal à reconnecter mes neurones pour me souvenir des rues qui m'avaient emmené ici, j'ajoute, je n'avais pas semé de caillou non plus. Alors, en sortant du bar, je ne savais plus bien, c'était dur ! Je cuvais mon vin doucement et je mettais du temps à débrouiller mes méninges. En plus, comme la nuit était à couper au couteau, ça n'arrangeait rien, j'avais une de ces trouilles ! Finir à dormir sur le pavé comme un crevard n'aurait pas arrangé mes affaires. Et en première approche, je voulais éviter ce genre de chose : l'Angleterre c'est le pays des skinheads, ces mecs adorent taper sur les clodos pour leurs loisirs. J'ai eu tout le temps pour angoisser et je marchais vite, comme si j'allais croiser Jack l'Éventreur. J'ajoute les brouillards de Londres c'est grandiose, mais ça fout les foies. Au final, j'ai dû faire deux fois le tour de Londres avant de retrouver ma planque et mes affaires de couchage, mais quand je suis finalement arrivé à bon port, j'ai fait : Ouf ! J'ai été tellement content que ça m'a libéré d'un coup et les bières en patience dans ma vessie se sont réveillées aussi. J'ai dû pisser contre le mur pendant trois bonnes minutes sans m'arrêter. Rien que du bonheur ! Nom de Dieu ! Comme c'était bon! Pendant ces trois minutes,j'oubliais où j'étis et je me concentrais sur ma bistouquette, de ma bite au mur je restais focalisé pendant quelques instants dans ce monde qui tanguait de partout. Au moins je pissais encore droit et je me rassurais. J'ai pris mon paquetage et j'ai essayé de m'installer, mais c'était tout humide, dans le brouillard, on n’était nulle part au sec. Alors, je dépliais, je repliais mes couvertures et mes couettes, c'était jamais confortable, je pestais avec mes deux mains gauches et j'y arrivais pas du tout. C'est bien simple, Londres s'était ligué contre moi, et rien ne fonctionnait correctement : alors je grelotais. Ah ouais ! On n’était pas au tropique, mec, c'était l'évidence. Moi, ça me rendais fou, j'étais crevé et mes mains commençaient à faire des noeuds, je ne comprenais rien, c'était foutu. A la fin, je décidais qu'il valait mieux lever le camp et me mettre en route, j'éviterais de congeler et puis le jour n'allait pas tarder à se lever... Tu comprends mon pote ! Il ne faut jamais se relâcher, c'est une bonne leçon ! Finalement, à six heures du matin, j'ai trouvé un coin chaud, près du conduit de chauffage d'un immeuble, le bruit était horrible mais l'air était sec. J'ai dormi comme un bébé. J'étais tellement crevé de mon exploit que le boucan ne dérangeait même pas et ça m'a permis de rêver tout en Français et tu peux pas savoir combien j'étais content.
J'ai surement fait des cauchemars aussi mais ceux-là étaient en anglais. L'expérience londonnienne commençait difficilement, faut reconnaitre, et j'avais envie de revoir la France. J'en chiais, mec ! Je relativisais surtout pour la langue. On a beau jeu dire que les riches c'est que des enculés, mais ils ont du souffrir pour parler ce javanais . Moi, je ne suis qu'un petit escroc mais si j'avais été le vrai Gérard Glucks, il aurait fallu que je passe deux ans de ma vie à Boston avec un tas de Zoulous qui ne parle qu'anglais, en plus il aurait fallu que je suive des cours le management ! Tu vois le tableau ! La vie qu'on m'avait fait sur le CV, même si elle avait une certaine classe, elle ne devait pas être aussi marrante que je me l'imaginais. Dans ma petite vie, je n'avais pas pensé tout ça. Oh Maman ! Si jamais ils parlaient anglais dans les Antilles, c'est là bas que j'irai la prochaine fois et au moins j'aurai chaud.
Le jour suivant, il faisait beau, le ciel était bleu et je suis resté longtemps à dormir pour récupérer de ma soulerie. Je ne l’avais pas volé, je m'accordais le calme après la tempête comme on dit. Je me suis assis sur un banc et puis j'ai regardé tout le peuple des travailleurs partir au boulot, c'était très agréable et moi, ça me calmait. Je me souviens, quand j'avais une télé, je regardais les reportages du Nationale Geographic sur la cinquième chaine, on y voyait des crocodiles qui bouffaient des éléphants et des trucs de ce genre. J'adorais regarder la vie des prédateurs, et même que pendant ces moments là ma femme, elle me lassait tranquille . Depuis que je suis devenu un clodo, je n'ai plus ma télécommande pour zapper, mais je n'ai qu'à m’asseoir sur un banc et c'est un peu comme à la télé, sauf que des mecs en costards ont remplacé les crocodiles, les balayeurs, c'était les buffles, le zoo est dans la ville et c'est mieux que de faire du tourisme. Je décidais qu'il valait mieux que je consacre cette journée à prendre mes repères dans cette ville pour ne pas reproduire mon expérience de la nuit passée. C'est très grand Londres, et j'ai marché pratiquement toute la journée sans jamais repasser sur mes pas. J'apprenais à l'anglais au goutte-à-goutte en demandant mon chemin, et puis je mendiais aussi. J'essayais d'y mettre de la bonne volonté, mais cette foutue langue ne voulait pas rentrer dans ma caboche. Je suis trop vieux pour ces conneries, David ne peut pas comprendre parce qu'il est trop jeune, à son age on croit que tout est toujours possible. C'est ça l'espoir. C'est tant mieux, mais ça dure pas toujours, regarde-moi ! Sans chercher à faire dans le mélo, je suis pathétique, t'as qu'à me regarder discuter avec ces angliches de merdes, et tu comprends tout de suite que je suis qu'un clown. C'est bien beau d'avoir des théories comme le David, mais il faut se rendre à l'évidence ! David, il a lu trop de bouquins ! Si tu mets un peu le nez dans la réalité, tu te rends compte que ce n’est pas comme ça. Je sais que c'est pas intellectuel mon point de vue, pourtant, tu peux me raconter tout ce que tu veux de théories à la con, du communisme, du capitalisme, du truc-machin-isme... Si je suis à faire la manche, c'est parce que je suis un boeuf, autrement dit, je l'ai mérité. Traite-moi de pauvre type, au fond t'as raison.
Je me posais des tas de questions : des questions pratiques et des interrogations existentielles, elles se bousculaient au portillon, c'était un peu tard pour un bilan, mais dans l'ensemble, je ne tirais qu'une seule conclusion : j'étais un nul et j'étais triste.Dans ma promenade, j'ouvrais mes mirettes pour me sortir un peu de mes idées noires mais malheureusement ça ne changait rien à l'affaire. J'ai monté une espèce de colline avec des maisons colorées c'était très joli : On appelait ça Notting Hill. Je suis rentré dans une épicerie Indienne pour me trouver de quoi grailler, le type à la caisse, bien bazané, il avait l'air très sérieux, il ressemblait pas du tout au genre de sauvage que j'avais inventé devant Mondoval, en fait, ce type était tout l'inverse d'un fanfaron, presque un triste sire. J'ai pas chercher à lier conversation, visiblement son seul problème c'était de remplir la caisse.
Etrange, je ne croyais pas que j'avais des racines à Paris, mais en core c'était faux, SDF ou Homeless, ça n'a rien à voir. Les jours passaient et mon anglais se développais pas beaucoup, je pédalais dans la choucroute, même quand je passais ma journée à ne rien faire, je m'endormais épuisé comme si j'avais vu beaucoup trop de choses. Drôle d'impression : le sol tournait sous mes pieds et tout me devenait égal, j'allais dans un parc, j'allais dans le métro, c'était partout le même ailleurs. Tout cela n'avait aucun sens. J'était totalement perdu, je m'en foutais tellement de ce à quoi je ressemblait, que je visitais même les musées, et contrairement à ce que je croyais, c'était assez intéressant et j'en profitais pour rassasier ma fringale de Francais, quand je lisais l'intégralité des petits écriteaux qui disaient d'ou venait telle momie, tel sarcophage ou bien qui avait peint le tableau, j'éprouvais un étrange confort je me sentais un peu plus chez moi.Là-dedans les gens me laissaient tranquille, il prétaient pas attention à mes fringues, ils regardaient les détail les tableaux et il s'en foutaient du reste, c'était idéal, en ce qui me concerne, j'avais l'impression d'être un peu plus digne que dans la rue. Je me suis juré que j'irai au Louvre quand je rentrerai à Paris. Je me sentais tellement bien, que j'ai essayé de passer la nuit au British Muséum, je m'étais caché derrière une statue statue grecque, et puis je m'étais allongé sans bouger en attendant qu'il ferment le musée. Je croyais que c'était un bon plan, mais les gardiens ont fini par me retrouver. Ils m'ont fait déguerpir très correctement, y'en a un qui m'a dit où je pourrais trouver une soupe populaire, c'étaient des braves types. Je prenais le métro, je butinais à droite à gauche. Mais ça n'allait pas, un soir je me suis mis à chialer dans Hide Parc, j'insultais ce con de David et le pétrin où il m'avait mis !
Je ne pouvais pas avoir deux vies, non ! Comment avais-je pu croire ! j'étais comme un crouton. Triste, je vous dit. On peut dire que j'étais un clodo fini, j'avais plus d'entrain, non, ça m'avait tout bouffé, j'avais qu'une envie : picoler, et me laisser bouffer les foies par le vin, je picolais tout seul parce que je ne trouvais personne avec qui partager ma misère, je ne voyais aucune fenêtre. C'était injuste, oui, parce que tout aurait pu être si différent. Si j'avais pu, je serais parti à la gare pour aller changer mon billet et avancer mon retour pour retrouver ma douce France.
25 février 2007
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