09 avril 2007

Passage à l'acte

Dans une superette du 11e, David s'était équipé et s'était acheté la panoplie complète du terroriste. En dépensant toutes ses économies pour une bombe, il scellait son destin, tout cela ne représentait pourtant pas grand-chose. Il avait décidé que ce serait aujourd'hui, et il ne pouvait plus attendre, c'était encore le seul moyen qui lui permettrait de parvenir à la célébrité. Il avait acheté une bouteille d'essence de térébenthine, plusieurs chiffons et un pack de bière, dans son panier de consommateur, il n'y avait que de la nourriture spirituelle, pour son ventre il se contentait de manger quelques pommes ce soir, ce serait suffisamment nourrissant. Il n'avait pas oublié non plus de se prendre un feutre marqueur noir et un bloc de post-it pour apposer sa signature. Il manquait cependant de professionnalisme dans ses filières d'approvisionnement. David imprudent, ne se rendit compte que ses achats pourraient éveiller les soupçons qu'au moment où il payait en caisse. Trop tard ! une vieille chouette était déjà intriguée par les différents achats de David. Elle cafarderait peut-être ou peut-être pas... il était trop tard, le coup était à tenter. Au moins, le vendeur, qui était assez jeune, ne s'intéressait pas à ce qu'il passait au crayon optique, il faisait simplement ses heures et il se foutait éperdument des achats des clients .
L'employé ne se rappellerait pas plus du visage de David que du comma ou il asphyxiait sa journée. Toutefois, David se jurait qu'à l'avenir de ne plus commettre ce genre d'imprudence et d'acheter ses produits dans différents endroits pour que même les commères n'ai rien à en dire.
Un peu excité à l'idée de ses premières explosions, David voulait agir dès cette nuit, mais il lui restait à tester la préparation du cocktail. A priori, cela semblait enfantin, à la télé, ceux qui balançaient ce genre de cocktail n'avaient d'ailleurs pas l'air de sortir de Saint-Cyr. Il retourna hâtivement avec son sac à provisions étrenner son artillerie dans la forêt et procéder à ses premiers essais. Ne voulant rien laisser au hasard, David suivait ses anciens réflexes d'ingénieur, pensait aux détails capables de faire capoter l'opération. Conformément à la loi de Murphy, c'est toujours coté confiture que tombe la tartine, or il s'agissait de bruler des voitures, et pas de prendre son petit déjeuner. Premièrement, ne pas rater l'allumage, cette opération déterminait évidement la réussite ou de l'échec d'un attentat, ensuite lancer la bouteille avec suffisamment de force. etc.
Quand il fut abrité par suffisamment de végétation pour que personne ne puisse le repérer, David s'assit pour reprendre son souffle avant de commencer l'entrainement, il se reposait un peu en se récapitulant tous les essais auxquels il devait procéder sur un post-it. Il commença par vider une bouteille de bière, il avait l'enveloppe du missile ! Il la remplit ensuite précautionneusement jusqu'au bord avant d'enfiler le chiffon dans le goulot. L'odeur lui montait aux narines, comme le bonheur de la guerre. Il observa un instant son obus, satisfait de sa création, il se mit en quête d'une cible qui représenterait bien un 4x4. Il rencontra rapidement un chêne capable de simuler la cible. La nuit n'était pas encore tombée, on ne verrait pas les flammes. Il lançait sa première bouteille contre un arbre et constata avec dépit qu'elle n'avait pas explosé. La deuxième fois, elle explosa bien et il se fascina pour le feu, regardant les flammes commencer de noircir le tronc. Il dut cependant éteindre l'incendie qui commençait car la combustion de l'arbre aurait pu éveiller les soupçons. Il du éteindre l'incendie qui commençait avec ses propres couvertures car il n'avait pas pensé à l'extinction. Il se dit à lui même "Quel imbécile je fais !". Il était encore trop brouillon, son entrainement serait décisif.
La police transigerait évidemment moins avec les crevures de pneus qu'avec les incendies. Le premier commandement était de ne jamais dormir deux fois au même endroit, ne pas se venter et même ne plus faire confiance à personne, pas même à Gérard qui revenait le lendemain d'Angleterre. Comme au Monopoly, la prison était un accident de parcours possible, la traitrise était à craindre de tous les côtés. Les messies ont plein d'ennemis lorsqu'ils ne sont que bonté, mais pour une poignée de dollar, on n’aurait pas David Ménard.
Il songeait à l'époque heureuse de la cabane au fond du jardin, quand les monstres rodaient à l'extérieur. Maintenant, devenu grand David avaient vu que les monstres s'emparer de la cité. Il avait déserté, mis les bouts pour quitter le monde des rats. Il serrait le poing.
Martialement, il rangea son équipement dans sa besace de manière à ce qu'il puisse rapidement passer à l'action quand le moment viendrait, chaque chose à sa place, dans l'étage le plus accessible, deux bouteilles pleines de kérosène. Se rappelant la mythologie des séries télévisée, il effaçait ses empreintes avec un chiffon, il était prêt : allumer et lancer le cocktail Molotov prendrait pas plus de quelques secondes, il ne se donnait pas plus de temps. Quand le jour se mis à faiblir, David se mis en route presque péniblement, tellement il s'était empêtré dans ses pensées. Sur le chemin alors qu'il retournait dans la ville, un individu qui comme lui vivait dans la rue rue l'interpella, en lui lançant : "Bah mon pote faut pas faire la gueule comme ça ! C'est pas grave, dis donc ne fait pas de bêtises mon vieux !" et puis il se mit à rire tout seul en lui souriant de tous ses chicots. David hâta le pas mais cet étrange augure continua de lui courir dans la tête, tout le dispositif chancelait par cette première faille essentielle : lui-même avait été pris en flagrant délit de mauvaise conscience, et peut-être valait-il mieux attendre un peu d'être un peu plus prêt. David était transparent incapable maquiller son visage, l'augure avait une sinistre part de vérité, il fallait l'avouer, il devait pourtant continuer et aller jusqu'au bout de l'action.
Il se mit à vadrouiller dans les rues les quartiers chic de Vincennes pour faire son repérage, mais les rues n'étaient pas encore suffisamment dépeuplées. Il n'était que neuf heures du soir, certains rentraient encore du travail. Mais la plupart des salariés avaient déjà regagné leurs pénates. On les voyait à travers les fenêtres en train de se bercer au ronron de la télé. Ces scènes, entraperçues à travers les rideaux, étaient pleines de chaleur, comme un tableau de Vermeer. La télévision avait remplacé l'antique poêle. David, vérifiant que le cocktail était toujours là près de sa main, fit un effort pour se rappeler pour quelles raisons il devait agir et punir ces paisibles moutons, et il serrait les poings, en attendant de localiser sa première victime. Les candidates ne manquaient pas : les voitures de luxe, on en trouvait partout, la voiture représente le fondement de la réussite dans la plupart des familles, il est bien normal de voir ce genre d'abondance dans un pays comme la France, malheureusement, il aurait préféré bruler une voiture qui se trouvait dans un garage, mais pour ce soir mieux valait aller progressivement. Aucun des endroits ne lui semblait tout à fait propice pour passer à l'action, les voitures n'étaient pas disposées ici pour être brulées. Une étrange peur montait en lui, pris au piège du devoir. Il espérait l'instant où lui viendrait le courage de lancer sa bouteille sous une voiture, David déambulait dans les rues de Vincennes, ville bourgeoise, à chaque instant, un individu sortait de quelque part, réduisant à néant tout son conditionnement psychologique par une sorte de chaud et froid, son courage s'amenuisait et quand arrivait minuit, il ne cherchait plus vraiment à enflammer une voiture. Il lui fallait attendre un peu pour retrouver le calme et ne plus avoir ce foutu coeur qui bat la chamade lorsqu'il posait la main sur son cocktail Molotov. Il devait se l'avouer à lui même, David était un véritable puceau de la violence, il se piquait d'orgueil d'être si fort en gueule et si faible dans ses actes.
Il s'assit finalement sur un banc, penaud, travaillant la matière, repensant au sens profond de sa démarche. Il lui fallut presque une heure avant d'être parfaitement calme et de n'avoir plus aucun doute quant à ses objectifs qui avaient semblé vaciller dans le vent tout le temps de sa patrouille. Devant un 4x4 BMW qu'il exécrait par-dessus tout et dont il avait crevé pas mal de pneus, il se trouvait face à son destin. Le 4x4 était rutilant. Il vérifia que personne ne passait aux alentours, saisit une première bouteille qu'il mit sous la voiture puis lança de toutes des forces un cocktail Molotov à travers la fenêtre de la voiture puis il partit immédiatement, le coeur battant mais, sans se hâter, il avait oublié de signer son forfait. Quand il fut à 500 mètres du véhicule, il commençait à entendre des voix qui criaient au feu. Il ne se retournait pas et poursuivait sa route. À vrai dire, les évènements étaient allés trop vite. Bien que libéré, David se trouvait face à l'amère désillusion de ne pas avoir savouré son crime. Le prix à payer était de disparaitre dans l'ombre. Il peina d'abord à retrouver son camp de base, mais il parvint finalement à retrouver ses branchages et il découvrit avec horreur que les restes de ses expériences d'explosion se trouvaient en vrac juste à côté de son camp, son coeur se mit à battre, il rangeait toutes ses expériences rapidement derrière un rocher, oubliant certainement un reste car il faisait noir. Il ne parvint à s'endormir que difficilement et fit de nombreux cauchemars. Sa vie était devenue si noire, devait-il se relever un jour ? Il l'ignorait lui même.
David mit du temps à se réveiller et quand le soleil commença à lui piquer les yeux, il lui manquait encore un peu de sommeil pour être tout à fait de bonne humeur, sa cabane était une assez perméable à l'humidité du matin, une sensation tout à fait désagréable lorsqu'il réalisait l'humidité du lieu, incapable de distinguer la rosée de sa bave. Dans l'espoir de prolonger encore un peu sa nuit, il se roulait tel un animal en grognant dans les herbes où il avait fait son lit, il s'étirait bruyamment. Il ouvrit finalement les yeux en se promettant de faire une sieste quand l'herbe aurait finalement séché. Ce n'est qu'à ce moment qu'il se souvint de ses actions de la nuit passée, d'abord il fut quelque peu effrayé d'y être parvenu. Afin de s'assurer que tout ceci n'était pas un rêve, il voulut ensuite voir la carcasse de la voiture. Rapidement, il se ravisa car retourner sur le lieu du crime le lendemain était certainement une mauvaise idée. Il n'existait plus de retour possible et il devait vivre comme une bête, à vrai dire, ce n'était pas aussi difficile qu'on aurait pu le croire, le quotidien rythme chaque jour. Il n'existe plus de passé, de futur.
Pour rester serein et ne pas céder à la folie, il fit confiance aux forces mystiques, il se mit en position du lotus et ferma les yeux de sorte qu'il ne soit pas perturbé par l'agitation du monde. Il médita sur ses actes en invoquant Dieu afin de donner une sorte de sens à ses agissements. Au départ, sa démarche trop analytique le conduit d'abord sur une voie pathétique et stérile qui ne l'aidait pas du tout et même l'égarait, mais David préserverait persuadé qu'au bout de la souffrance de ses jambes, il y aurait une possible libération, il commençait à se se sentir porté par un courant qui ne lui voulait que du bien. Il imageait la réaction qu'il aurait eue si jamais on avait mis le feu à sa voiture. Il aurait été absolument furieux, il songeait avec compassion à cette ancienne innocence.
Les notions de bien et de mal finirent par devenir stériles, il se sentait bien. Il oubliait où il s trouvait et commença à faire partie de l'herbe et e la forêt qui l'entourait, pour la première fois depuis longtemps, il se mit à sourire, comme si le soleil de cette journée s'était déplacé pour rayonné à l'intérieur de lui même.
Pour être libre, il fallait être mort, évidemment, il réfléchit longuement à cette proposition sans doute choquante, mais en vérifièrent tous les fondements. David devait cesser de se considérer comme un être vivant pour parvenir tout à fait à ses fins, par exemple il devait cesser d'avoir peur de se faire prendre par la police, oublier jusqu'au sens de l'orgueil. Car aucun individu n'a jamais rien possédé. Cela demeure vrai aussi longtemps et la possession est une illusion, on ne peut priver personne de sa liberté à partir du moment ou l'individu se sent libre.

Aucun commentaire: