Son odeur avait déserté mon lit depuis deux jours. Je ne m'étais pas alarmée outre mesure car ce genre de choses arrive souvent dans les couples, comme pour marquer une respiration. Il n'en demeure pas moins que depuis le début de la semaine on s'évitait. Il arrivait tard le soir et semblait perdu dans ses idées, il restait tout à fait muet, moi je jouais son jeu de dupe. Il prétendait qu'il devait travailler avant d'aller dormir et pour ne pas me déranger il se ramassait près de la bibliothèque dans un fauteuil de bureau, il prenait quelques volumes et se plongeait dans la lecture d'auteurs inspirés ou peut-être fous comme lui. Pensait-il vraiment que je pouvais dormir ? Je n'en suis pas certaine, pourtant il s'appliquait à faire le moins de bruit possible dans son étude. Il commencait à lire et moi je n'entendais que le bruit des pages qu'il tournait ; je les guettais. Sa méditation se prolongeait anormalement. Apparement il continuait jusqu'à ce ses yeux ne veuillent plus rien voir, à moins que ce soit son cerveau qui ne puisse plus rien comprendre. Il demeurait bloqué dans son fauteuil avec cette étrange fièvre qui le couvait. Tandis que je refroidissais dans la chambre, lui restait dans son coin à délirer de fatigue, une obcession malsaine le poursuivait certainement. Enfin, quand ses idées avaient courues cent fois le marathon dans sa tête, il tombait à la renverse, et le sommeil finalement triomphait de David pour dépecher ses soins à un corps martyr. Pauvre corps : il me semble qu'il vivait sous la terreur d'un coup de sang permanent. Il fallait colmater toutes ses veines débiles dans le court laps de temps qui allait jusqu'à l'aube. La lampe restait allumée toute la nuit, un livre en équilibre sur son nez lui faisait abat-jour. Ainsi, je devais me rendre à l'évidence : mes rondeurs ne valaient plus rien, c'est démontré, mes hanches ont été disqualifiées par un fauteuil de bureau. C'est une triste défaite, d'autant plus que je ne suis pas si mal roulée mais j'imagine que le temps et l'usure sont toujours les plus fort. Notre couple a franchi une étape sans que je ne m'en rende compte. Et j'ai eu beau me préparer, je savais que le soufflé de mon mariage était né pour retomber, mais j'avoue que j'ai du mal à avaler et je suis vexée d'avoir perdu jusqu'au pouvoir de mon sexe. Alors je pleure toute seule dans mon lit sans savoir pourquoi. J'ai le sentiment que tout ceci est profondément injuste et j'essaye de m'en foutre. On dit : c'est la vie, mais je sanglotte plus encore ...
Hier, il est arrivé comme un chien errant, mal rasé et trempé, il a débarqué comme un vagabond qui n'évite plus les gouttes. D'abord, il s'est ébroué sur le canapé, on pouvait suivre ses pas depuis le paillasson dans toute la maison. Il s'était apparamement promené tout l'après midi sous les nuages et sous la pluie. Un peu plus tôt qu'à son habitude il était revenu du travail, il a laché son sac de sport au hasard dans l'appartement, il m'a donné un baiser d'enfant puis s'est étiré en rugissant. Il m'a dit quelques mots que je n'ai pas compris et je n'ai pas répondu bien sur. Ensuite, il m'a déclaré qu'il devait faire ses valises car des affaires importantes l'attendaient. Il ne m'a rien dit de plus. Je jure que c'est vrai. Je suis restée là, un peu idiote car c'est pas mon genre de chercher à comprendre l'incompréhensible. Et c'est comme ça qu'il est parti. C'est tellement humiliant que je n'ose même pas en parler à ma mère.
Je suis sûre maintenant qu'il est complètement fou, je ne peux même pas le traiter de chien, c'est un clebs au poil défait qui bave plus qu'il ne parle. Je n'ai même pas eu le temps de prononcer une seule parole lorsqu'il s'est lancé dans son monologue invraissemblable. J'ai compris qu'il ne s'adressait pas vraiment à moi mais plutôt à un être supérieur car ma perplexité n' pas suffi pas à l'arrêter. En terme médical, j'appelerai mon David schizophrène. Et bien que je ne sache pas exactement de quoi tout cela relève, j'ai quelques certitudes, dans le genre dérisoires : Premièrement, il n'est pas parti avec une autre femme : en ce moment il pue beaucoup trop pour être capable de cet exploit et puis ce n'est pas son genre. Deuxièmement, Biba se trompe, ce n'est pas une crise de la trentaine, c'est beaucoup plus grave, j'ai l'impression d'être devenue transparente. Je crois qu'on devrait ajouter un poil d'autisme à son cocktail de folies. Pas de psycho-miracle qui vaille, ces explications fourre-tout ne valent rien. Il a une lumière inquiètante dans les yeux comme l'envie ahurie d'aller se fracasser contre un mur, ce que l'on appelle la fureur de vivre. Mais ma pompe à sang ne s'arrête pas, et je l'aime encore, j'ai beau me rapeller que les James Dean n'ont d'avenir qu'au fond des fossés, mes restes d'adolescente sont plus vifs que je ne me l'imaginais. Il ne dit plus rien, il est comme un mur, quand je lui ai posé des questions sur ce qu'il allait faire, il ne m'a carrément pas répondu, rien. Pas un mot. Comme si je ne les méritais pas. Sa folie est un peu contagieuse, je suis moi aussi assez proche de remettre en cause les presques dix dernières années de ma vie, quelque part je trouve que c'est amusant, cette bombe humaine pourrait bien remettre un peu de sel dans ma vie. Petite fille, j'était ordinaire, je rêvais d'être comme les autres, c'est à dire une princesse qui refermerait un jour le livre de sa vie comblée d'une belle histoire avec une fin heureuse. Il semble cependant que la princesse ne rêve plus d'avoir beaucoup d'enfants maintenant qu'elle a enfilé sa pantoufle de vair. Je me sens plus proche de ces madonnes visiteuses de prison, il devient fascinant, il a pris ces yeux flamboyant qui disent mille bohèmes, il cette beauté guevaresque qui aime autant la mort que la vie. Ses yeux sont comme des mèches de poudrières qu'on allume en chantant : Voici le temps qu'il vous reste à danser.
10 décembre 2006
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