Laurent tira une longue bouffée de sa cigarette et s'en emplit les poumons jusqu'à ce que la nicotine ai colmaté son manque d'envie ; une fois rempli de l'ivresse du goudron il se vidait lentement, comme soulagé de sa ruine fumeuse. Laurent était la personne la plus lymphatique que David eut jamais connu, il était si torpe qu'il le suspectait d'avoir dans sa famille un parent reptile, à moins qu'il n'ait grandi sous un cailloux. S'il n'avait pas été salarié Laurent aurait été taulard car il avait le profil, il aurait pu être ce genre de mafieux diabolique qui regarde sans sourciller ses victimes se dissoudre dans l'acide... par exemple. Les aventures de Laurent eurent alors été intéressantes. Hélas ! Laurent avait embrassé la carrière d'ingénieur et sa vie était ennuyeuse à mourir, c'était un spécimen de thalamus proletaris, le menu fretin du calibré "cadre", le cérébral basse-catégorie, pas encore "supérieur", pas même "évolué", juste une marinade de cervelas. A chaque jour Laurent demandait peu, juste quelques mails avec des images rigolotes et un peu de caféïne pour doper ses journées et abrutir sa vie encore et encore. Nous étions lundi, il avait les yeux mi-clos près de la machine à café. Il restait indévissable et indéridable au bout de son mégot, ses collègues gesticulaient et s'agitaient, lui restait stoïque et sirotait à petite gorgée son café, sans commentaires aucuns, sans pensées aucunes.
Mais on ne pouvait pas prétendre que c'était pas le drôle de l'équipe. Pour ce rôle, il y avait Jean-Michel, il aimait les femmes, les belles cravates, les bagnoles, la bouffe, le foot et se passionnait pour les sciences politiques mineures, c'est à dire l'art de comploter au travail. Dans son cas, cet art consistait à tirer profit de la bétises des autre et de cette manière, il devint chef mais sa causticité brutale lui avait permis de conserver son côté : "Sympa". Autour de la machine à café, c'était une période de vaches maigres, rien qui vaille la peine d'être conter à la radio, rien pour discuter le bout de gras, alors pour tailler la bavette on faisait ses choux gras de ce qu'on pouvait. Jean Michel s'était embarqué dans une longue tirade à propos de l'acquisition récente de la société SOGECUR mais, à dire vrai, ce n'était pas très passionnant, mais on n'avait pas eu tellement le choix : c'était le seul débat qu'on pouvait s'offrir aujourd'hui, il n'y avait eu ni matchs de Foot, ni élection Miss France. Jean Michel en digne général poursuivait son monologue bien que le sujet ne fascinât visiblement personne dans son auditoire, il essayait ses "trucs" pour s'attacher le public : calomniert un peu, fonctionnait toujours un peu. Mais rien n'y faisait : Son destin de leader le condamnait à la solitude. Et David son plus fidèle lieutenant, semblait absent, sans doute avait-il eut un week-end difficile.
David était dans son sous-marin jaune, songeur, ni amusé, ni triste, dubitatif, il assistait à la millième représentation d'une pièce absurde où rien ne se passait. Le monde à ses révolutions mais l'univers de la machine à café n'en a pas. Au fin fond d'une jungle bétonné, à l'endroit où toutes les routes deviennent équivalente, un immeuble gris chauffe en ses entrailles un petit local où l'on entend le bourdonnement des néons, de pâles lueurs veillent des conversations tièdes et des travailleurs trompent l'ennui. Ici la vie n'est pas une lutte, c'est une fatalité, à cet endroit, on digère des Pinocchio et tandis que Jonas dérive. Pour passer le temps on se raconte des histoires, on est pas content. Parfois, on s'agite, on s'exclame et certains débats plus animés surgissent quand sont abordés les thèmes de Sa voiture, de Sa maison, de Ses enfants, de Ses problèmes. Mais ce petit monde étroit vivote entre quatre murs n'est pas méchant : on se divertit comme on peut ! Le temps s'égrenne au rythme des pièces de monnaies... au tarif unique de trente centimes, on voyageait dans le temps, avec en prime un café. A dix heures et à seize heures, on s'enterrait pour en griller une et on s'effrayait en se racontant les tortures qu'infligeaient les opérateurs téléphoniques aux bonnes gens, poussant des OOooh, poussant des Aaaah... disant : "Mais quels enfoirés...". On veillait aussi à ne pas se pisser sur les doigts quand on allait aux toilettes car ça c'était vraiment important.
Ce matin, David s'était levé de bonne humeur, il s'était préparé un petit déjeuner long et généreux, puisque c'était son jour de triomphe, il prit son temps. Un oeuf au plat plus tard, il enfila son costume et noua sa cravate, comme d'habitude, il se trouvait beau devant son miroir. Dans sa voiture, il subit les embouteillages avec un flegme inhabituel. Son Audi garé sur le parking à son emplacement habituel, il considéra bizarrement le bâtiment où il travaillait, il était étonnant qu'il n'ai pas pu détecter sa laideur avant. Sous le ciel nuageux, il franchit hilare le seuil de ce monde triste. En entrant dans le hall, les hôtesses lui sourirent mais ne gloussèrent pas comme à l'accoutumée, il leur retournât un salut si radieux, que ces dernières auraient tôt fait d'étayer de thèses sexuelles le mystérieux bonheur de David Ménard. Une forte odeur d'ammoniac remontait du sol, antiseptique où antibiotique, David tel un croisé était gris d'être le vers dans le fruit et non plus un intriguant vereux. Il aurait aimé être crotté comme il convient au prophète et sur le seuil de ce palais, dire : Oyé ! J'ai dans ma sacoche sa révolution et si aujourd'hui c'est moi qui m'évade, demain je vous libère ! Il aurait alors pincé les fesses des hôtesses avant de disparaitre sur un cheval blanc dans un grand fracas.
Cependant, qu'il se noyait dans son imagination, David avait déjà traversé le couloir, déposé sa sacoche sur la chaise et mis son ordinateur en marche. Il partit saluer ses collègues, començant par Laurent, il s'abstint de lui demander comment s'était déroulé son week-end, puisqu'il n'en avait rien à foutre. Il salua ensuite Jean Michel, très réveillé comme à son habitude. Il avait une tronche plus rigolarde que d'ordinaire et, sur un ton de confidence, il prit David à part : "Ecoute mon vieux, j'ai une bonne nouvelle pour toi."
"Oohh, mais tu m'a l'air un peu dans le gaz toi ! Je sais que t'en as un peu marre en ce moment et justement, j'ai une bonne nouvelle pour toi. Accessoirement, c'est aussi un bonne nouvelle pour moi, mais pour le moment, parlons de toi, tu sais qu'il réorganisent le département de la sécu. Tu sais ça. Et notre vénéré chef est exilé dans une province lointaine. Alors devine qui c'est qui prend sa place : C'est Bibi ! Génial non ? Ok maintenant, devine qui c'est qui va prendre la place de Bibi ? Tu vois pas ? Non ? Et bein c'est toi mon vieux... Bon, voilà mon plan, j'annoncerai ça à la réunion tout à l'heure mais j'ai pas vraiment eu d'hésitation quant à mon choix, c'est toi le meilleur !" dit-il avec un sourire complice. "Quand je vois ceux là !" Il scruta l'air désespéré le paisible troupeau de travailleurs qu'il y avait dans le bureau.
Oups, clops...
Notre jeune messie à fort potentiel, s'appliquait à mesurer l'ampleur du cataclysme : on lui proposait une promotion intéressante quand il s'apprétait à démissionner, c'était une catastrophe : il prit note de l'information sans ciller. Selon la loi de Moore - un des piliers de la théorie du risque qu'on appliquait chaque fois qu'il s'agissait d'installer des tuyaux remplit de gaz mortel - les catastrophes se produisent toujours au mauvais moment, dès lors c'est lorsqu'on ne possède pas de plan B, c'est à ce moment qu'il faut un plan B. La seule stratégie viable consiste donc à comprendre que la merde : ça arrive, le tout est de ne plus espérer que tout se passe facilement.
Imaginez, Jesus portant sa croix lorsqu'un ventripotent l'aborde avec une valise pleine de dollars : "Allez, viens, on va s'en foutre plein la panse, arrête ton ciné, viens dans mon oligarchie"
Jésus, aurait-il été contrarié où aurait-il déserté sa croix ? La face du monde en aurait-elle été changée ?
29 août 2006
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