28 janvier 2007

L'annonce faite à la mère

Quand j'ai des problèmes, j'appele ma mère, je vide mon sac et je suis soulagée, je parle peu, maman me parle beaucoup, elle a des suggestions pour tout, c'est comme une thérapie sous hypnose, une sorte de médecine incantatoire, je n'ai qu'à écouter et je sais qu'au moins quelqu'un m'aime toujours, la plupart du temps c'est suffisant. Cette fois pourtant, je ne pouvais pas, j'avais tellement honte de ne rien pouvoir expliquer de ce qui m’était arrivé que je restais interdite devant le téléphone, incapable de composer le numéro de peur de me trouver muette : que pourrais-je raconter ? Il était parti, je n'avais que cette certitude. Je sais que ma mère poserait trop de questions auxquelles je ne saurais pas répondre. Et puis, je n'avais aucun intérêt à écouter ses consolations comme une petite fille, une étape avait été franchie dans ma vie, s'apitoyer sur soi-même ne me servirait à rien. Non, il fallait que je resserre les rênes et retrouve mon cap, le rideau de fumée derrière lequel s'était évanoui David me posait plus qu'un problème de force ou de courage, je désirais avant tout répondre à la seule question : « Pourquoi ?». Le problème semblait si transcendantal que je désespérais de trouver un fil qui me permettrait de dérouler la pelote pour comprendre le raisonnement qui avait provoqué la disparition de David. J'étais perdue. La seule personne avec qui j'aurais voulu parler était morte, c'était ma grand-mère. Ma grand-mère disait que la plupart des hommes sont comme des papillons de jour : ils sont superbes avec leurs couleurs à batifoler dans les trous d'air, à ce moment on les aime si fort qu'on souhaiterait qu'ils volent toujours et restent éternellement sous les soleils de midi à dessiner en dilettante leurs arabesques sur fond de ciel bleu. Mais elle disait aussi que quand passent des nuages on ne les voit plus, ils disparaissent et on ne sait pas où ils se cachent, elle prétendait que les hommes était allergiques à tout ce qui manquait de panache, et que c'était à nous, femmes, de supporter cette part d'ombre pour qu'eux puissent l'oublier. Elle ajoutait : Plus ils sont beaux et plus c'est vrai. Je pensais qu'elle aurait cetainement une opinion sur la question qui me taraudait.
Petite, je trouvais étrange que ma grand-mère, qui a vécu toute sa vie mariée au même homme, puisse proférer de telles méchancetés à l'égard de mon grand-père, un espagnol râblé mais dévoué... son bonhomme, elle disait que c'était un homme normal, "de toda la vida", expression on ne peut plus adéquate. Finalament, je ne comprenais pas pourquoi elle était si amère, j'aimais ma grand-mère, mais j'aimais aussi mon grand-père et je la trouvais injuste à son encontre, son mari était un homme patient et généreux et il avait ce qu'il fallait pour plaire aux enfants. La rpime jeunesse de ma grand-mère s'était évanouit dans la tombe, emportant avec lui le mystère d'un étrange amant, beau, mais trop fier.
Maintenant, je comprenais mieux ce que voulait dire alors ma grand-mère : peut-être avais-je basculé dans la catégorie des femmes expérimentées. Pépé Pedro -- nous l'appelions ainsi -- n'était certes pas de ces personnes brillantes qui animait le café du coin de ses conversations politiques, je ne l'imaginait pas non plus comme un amant fougueux, mais l'exercice et certainement difficile à travers les yeux d'une petite file. Pout tout dire, il était simplement gentil rien de plus. Dans l'esprit de ma grand-mère, il appartenait certainement à la catégorie des papillons de nuit, ces affreux qui vivotent immobiles près des lampions, mais qui au moins sont fidèles à leur lumière. Mamy m'aurait certainement dit qu'avec David, je m'étais compromise avec un papillon de jour très dangereux parce qu'évanescente, elle aurait probablement dit que mon amour était la seule source de mon malheur, tout simplement. Aime moins, tu souffrira moins. C'est sans doute ce que j'aurais aimé entendre. Alors, j'aurais aimé que ma grand-mère poursuive son histoire et me dise ce que je devais faire puisque j'étais en âge de comprendre. Mais, les morts ne ressuscitent pasb et j'étais seule : il fallait que je trouve des solutions.
Je voulais d'abord le retrouver. Je savais que David appelait régulièrement sa mère et qu'il était écrit dans les tables de la loi de la famille Ménard que les enfants devaient se signaler à leur mère chaque dimanche sans quoi quelque chose de grave s'était produit. En désespoir de cause, je pensais qu'au moins ce lien-là ne serait pas rompu. Je passais donc un coup de fil à sa mère avec l'espoir de trouver un indice qui me permettrait de le localiser mon mari afin de lui parler, au moins un peu. Pourtant, lorsque sa mère a commencé par me rappeler que nous étions invités à l'anniversaire de son père la semaine prochaine, j'ai compris que je m'étais trompée : elle n'était absolument pas au courant de la désertion de David et à son ton passablement amène, je devinais qu'il me serait difficile de lui expliquer que son fils avait disparu. La mère de David, était comme toutes les belles-mères, incapable de se rendre compte que son fils ne lui appartenait plus ni dans ses actions, ni même dans sa logique. Et c'était toujours ce mur que je devais commencer par saper, inlassablement. À l'évidence sûre de ses prérogatives, je n'avais rien à lui apprendre sur son fils, elle ne me facilitait pas la confidence, mais cette fois j'avais besoin de parler. Elle était un peu dragon sur les bords et jamais cette barrière de froid entre nous ne s'était réchauffée, les années passantes, elle avait toujours cette certitude de mieux connaître David que moi même s'il était évident que les faits démontraient le contraire. Au début, j'ai un peu hésité à lui raconter la fugue de David, simplement par peur de la contrarier, je le fis uniquement parce qu'il fallait bien qu'elle l'apprenne un jour ou l'autre. Elle était très fière de son fils "ingénieur" qui avait réussi tout ce qu'il avait entrepris. Quand je la connu, c'était même assez flatteur, je me sentais comme privilégiée, simplement par le fait que David ne pouvait pas se tromper, je bénéficiais de coudée franche, pour autant je ne restait que la fiancée de David. Je pense qu'elle se réalisait totalement derrière la carrière de son fils. Mon rôle ingrat était donc de la désillusionner, cette fois, le dernier exploit de son fils ne gonflait pas l'orgueil de de la famille Ménard et même en quelque sorte, il la couvrait de honte. En résumé, avec son comportement de collégien, se faisant la malle par une belle nuit d'hiver sans laisser aucune destination, il perturbait franchement la stricte morale familiale. D'ailleurs, puisque je cherche des explications, je pourrait chercher des explications psychanalitiques derrière cette maman castratrice. Mais revenons à notre sujet...
J'ai du faire preuve de beaucoup de patience pour faire entrer dans la tête de sa mère qu'il avait tout laissé à l'appartement et d'abord elle me crut folle. Je ne la convaincs que difficilement. La résistance à la vérité doit être une sorte d'instinct maternel, sans doute une preuve génétique de l'immanence de la bonté chez la femme, si j'avais des enfants, il m'arriverait probablement ce genre de chose. Quand je lui expliquais que ça faisait quatre semaines que David avait disparu, elle n'eut pas l'air de comprendre. En effet, David l'avait appelé ce dimanche et cet enfoiré avait dit en substance : "Rien de neuf. La routine". Le con ! Je l'imaginais bien dans une cabine téléphonique annoncer cela ! J'étais sans voix. Je ne comprenais pas qu'il ait pu aller jusqu'à mentir à sa mère juste pour me rendre dingue. Il dépassait toutes les bornes, et même, il n'en avait plus. Je reposais le téléphone, éreintée après pratiquement une heure de palabres, on avait seulement convenu qu'elle m'avertirait dès son prochain coup de fil, dimanche donc. Nous étions mardi.
Je regardais l'appartement qui était propre comme jamais. J'avais rangé les affaires à leur place, toutes ces choses n'avaient plus de vie. Je passais ma soirée désespérée, et pour un peu j'aurais aimé avoir eu quelque chose à ranger, quelque chose de sale à astiquer, juste pour m'occuper l'esprit. Après un certain temps de vie commune, j'étais devenue une ménagère, je n'avais pas de bigoudis, mais c'était tout comme. Ma vie était organisée entre la vaisselle, le rangement, l'aspirateur. Ma vie était effroyablement pleine de ces choses et je n'avais pas une seconde à moi mais j'adorais ça : le désordre, c'est comme l'imagination, c'est ce qui m'inspire et me permet de faire des projets. En contrepartie, je continuais de tourner à vide, quand je n'avais plus cette lancinante routine pour m'assommer. Je n'ai plus d'agitateur, je suis sage et je m'assois sur le canapé pour regarder la télé. C'est triste.
Il m'avait souvent reproché de n'avoir pas imagination. Plus ou moins, je n'y peux rien, c'est ma nature. J'essayais pourtant de faire quelques efforts en lui concoctant des petites surprises : des week-ends improvisés, des sorties et ce genre de choses, mais comme je n'avais pas le sens de l'improvisation, ça tombait à plat, il ronchonnait, trop classique. Il voulait des "challenges", comme il disait. J'étais terrorisée à l'idée de devoir assumer maintenant une vie seule. J'avais presque trente ans, pas encore sortie du marché, mais presque.
Et s'il ne revenait jamais ? Il m'avait tout laissé, absolument tout mit à part son petit sac de sport, même son portefeuille se trouvait en exergue sur son bureau. Au début, j'avais pensé qu'il me l'avait laissé comme une garantie de son retour, après quatre semaines, je commençais à douter. Pour dire la vérité, je ne savais même plus quoi penser, comment avait-il pu vivre sans argent pendant tout ce temps ? Avait-il un compte en suisse ? Tout semblait si surréaliste que tout était possible. J'ai eu le temps de retourner le problème dans tous les sens, je n'ai pas trouvé de réponse logique à mes questions. D'ailleurs, je suis restée longtemps sans réaction pour cette raison. J'ai d'abord pensé qu'il avait pété les plombs et qu'il serait revenu un peu plus tard, et puis au bout d'une semaine, je me suis dit qu'il était parti dans un pays étranger pour une affaire dangereuse qu'il n'aurait pas voulu dire, j'ai cru qu'il avait une maîtresse, à défaut je me suis dit que j'étais folle ou qu'une anomalie spatio-temporelle s'était produite. Et s'il était mort ? Je ne sais pas.
Je réagissais de la même manière que le jour où l'on m'avait volé ma voiture : chaque jour où je sortais, je pensais instinctivement la retrouver garée en face de chez moi, mais elle n'y était pas. Il me fallut énormément de temps pour l'admettre : trop souvent, on croit que les choses ne changent que parce qu'on le décide. Et pour en revenir à David, seule dans mon appartement, je pensais qu'il était dans la pièce d'à côté en train de bricoler dans son coin. Quand je prenais le métro, j'ai commencé à le voir un peu partout.
J'ai attendu deux semaines avant d'avertir la police, ils ont fait un avis de disparition en m'avertissant que ça ne changerait pas grand-chose puisque David était un grand garçon libre de ses choix, et même s'il le retrouvait il ne pourrait pas le forcer à revenir. Un grand garçon ! Tu parles ! Ce genre de remarques condescendantes, ils pouvaient se les garder !

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