C'était la première fois que je marchais sur les Champs Elysées depuis longtemps, David m'avait refilé son costard presque tout neuf. Il était d'un beau beige et large d'épaule, c'était un Hugo Boss et vraiment classe. Il me le laissait juste pour la parade, il m'a demandé de lui redonner après, mais je crois que je vais le convaincre pour qu'il me le laisse. Ce costard me changait vachement de mes poux, un peu comme une robe de communion, ça marque certainement un moment important de ma vie. Peut-être que je m'emballe mais faut reconnaitre quand même que ce costume, il tape à l'oeil.
Ces dernières années, on m'avait déconseillé les trottoirs des Champs Elysées, d'après la loi, la mendicité est interdite, en pratique c'est surtout vrai près des vitrines luxueuses. En soit, c'est tout à fait normal pour un exclu qu'a des trous à son manteau et puis c'est le principe. Cependant, les flics sont assez causant quand il vous arrêtent sur la route des Champs Elysée, ils essaient de vous convaincre avec beaucoup de diplomacie d'aller voir ailleurs, comme s'ils avaient mauvaise conscience de vous interdire d'aller taxer des clopes devant chez Hermès. Il ne font que leur boulot. Ils ne cessent d'être aimable que lorsque vous leur gerbez dessus.
Cette fois, il n'y avait pas d'obstacle sur ma route, j'allais parader sur la "vitrine du monde" comme ils disent. Les mains dans les poches, je me sentais un peu drôle. C'était au début de l'hiver 2001, j'avais les idées un peu gazeuses quand j'arpentais l'avenue, j'avais encore le tarrin méchamment rouge et la goutte au nez, mais personne ne semblait deviner que de "La Villageoise" était en cause, on incriminait plutôt "Chateau La Pignole", ou j'en sais rien, mais quelques choses d'approchant avec un "Chateau" dedans. On me prêtait si peu d'attention que ça m'a surpris. Je jure poutant que ma transformation était délicieuse, devenu anonyme, je n'étais ni repoussant, ni glamour, mais on me rendait d'un coup ma fierté en ne me regardant plus avec dégout. David ne mentait pas, c'est complètement instantané. J'étais seul mais ça ne me gâchait pas mon plaisir - faut pas déconner - je me sentais presque le roi de la terre dans ces vêtements confortables et chauds. J'étais si élégant que je marchais très lentement, comme si j'avais peur de commettre un faux mouvement qui déchirerait la doublure, alors je savourais chaque glissement de soie comme ces richards précieux.
J'avais suivi les conseils de David à la lettre, il m'avait appâté comme il fallait avec ses histoires de télé, finalement ce n'est pas l'essentiel, ses nippes me suffisent bien. Je m'étais fait coupé les tifs chez un arabe à pas cher, shampoing + coupe, il m'avait aussi taillé la barbe. Au moment où je suis rentré dans sa boutique, je m'étais pas rendu compte que j'avais oublié de me laver et que je puais mais le mec n'a pas bronché et m'a pris tout de suite. Il disait rien, il faisait que son boulot, il coupait avec son ciseau en silence : Snip, snip ! Moi non plus, je disais rien. Snip, snip ! Il a sûrement dut retenir son souffle pour me faire les pattes et se concentrer un peu plus quand il a vu un oiseau s'envoler de mes oreilles, mais il a tenu jusqu'au bout. Heureusement que les coupe-tifs "pas chers" sont pas trop regardant sur ce genre de détails, le métier de coiffeur doit supposer une bonne résistance aux clients puants. C'était pas ma faute si j'avais encore des réflexes de pauvre. Au final, j'avais laissé pas mal de poils dans sa boutique, je me suis rendu compte que mes cheveux étaient bien plus gris qu'auparavant. Le mec a terminé comme de normal en me présentant la nuque avec son miroir, ça m'a fait marrer. J'ai joué le jeu et j'ai tiré le bifton sans calculer combien de binouzes j'aurais pu me payer, il m'a rendu la monnaie et je me suis tiré. Au dehors, l'effet était impressionant. J'étais devenu invisible, enfin j'étais propre, tou ça c'est juste une question d'image. Au bord de la Seine, les potes me connaissent et y vont francos, ils gueulent : "Eh, Gégé tu viens te siffler un pack avec ton poteau !" Je dis pas que leur intention est mesquine, mais du point de vue de l'image, c'est désastreux. Dans l'absolu, je crois qu'il vaut mieux fermer sa gueule, raser les murs et être comme tout le monde : au moins t'as chaud. Faut choisir : Ou t'es bourgeois ou t'es clodo, tu ne peux pas être les deux à la fois ( David c'est un cas particulier : il veut devenir terroriste) Quant à moi, je préfère être bourgeois, dussé-je abandonner mes frères près des bouches d'égoûts. Comme dit David : ce n'est qu'une question de perspective.
Sur les Champs Elysées, les gens passent et viennent de la terre entière pour prendre des photos jusqu'à en user le déclencheur, il se tirent le portrait devant l'arc de triomphe avec le sourire figé comme si les dalles sur lesquelles il avait les pieds valaient des lingots. Ils mitraillent. Il y en a de toutes les langues, des Amerloques, des Ritals, des Espagnols, et même d'autre qui viennent de plus loin. Les pires, c'est les Japonais. Il parait que chez eux ils n'ont que quinze jours de congé par an et qu'ils craquent toutes leurs noisettes pendant leurs vacances. Remarquez, je ne jette pas la pierre, c'est une question de culture sans doute. Et puis faut leur rendre justice, s'il n'y avait pas les Japonais euphorique, probablement personne ne donnerait aux Slaves qui jouent de l'accordéon dans le métro : ils jouent vraiment trop faux. Bref, je réfléchissait sur ces trottoirs : il ne me restait pas tellement de thunes, je ne savais plus comme c'était cher d'aller chez le coiffeur ! Je comptais mes piécettes, il n'y en avait plus beaucoup, David ne m'avais filé que 30 euros, c'est beaucoup pour un clodo, mais pour un mec normal c'est trois fois rien. Question de principe, je voulais prendre un café sur cette avenue m'eut-il ruiné, la dignité commence par un café noir. Trouver un café qui ne soit pas complétement envahi d'étrangers relève de l'exploit sur les Champs, mais j'avais fini par en trouver un. On m'a servi mon expresso avec un chocolat et un petite sucrette, je remuais en regardant par la vitrine, c'était comme une valse dans ma tête, il y avait un grand vent qu'aurait pu me filer un rhume de cerveau. Je voyais de gens passer, rire, stresser, des guignols venus de pays bizarres. Je pensais à toutes les conneries de David. Pensait-il vraiment comme Fred que j'aurais pu être président ou se foutait-il de ma gueule ? J'avais beau me raisonner, je dérivais à chaque instant. Ce monde est décidemment bizarre. Je m'imaginais en haut de l'affiche, je sais que je suis cons de me laisser aller parce que ça me retombera surement sur la gueule un de ces quatre. Mais bon ! Ca fait du bien de réver.
12 novembre 2006
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