22 octobre 2006

Gégé

Ce matin, quand il fit son noeud de cravate, David Ménard ne se sentit pas particulièrement beau et c'était le signe avant coureur d'une très mauvaise journée, cette fois, il n'était pas bien disposé à chercher les poils échappés de son rasoir, alors, il essuyait la mousse avec la serviette. Son amour propre était au plus bas. Il se levait avec une lassitude que même sa rage ne parvenait pas à le réveiller. Il irait comme chaque jour au bureau.

Sans trop de négociations, il était parvenu à passer la nuit sur le canapé en prétextant qu'il voulait lire. Nathalie, ne lui avait pas demandé de se justifier à coup de pourquoi, quel triomphe ! Pourtant, cette dernière victoire lui semblait manquer considérablement de panache, même s'il s'était épargné de pressantes questions et si le champ de sa liberté s'en était considérablement élargi. Ces révolutions contrairement à ce qu'il aimerait.

Jadis, lorsqu'il avait le béguin débutant, il suportait bien le tribunal que sa femme installait dans le lit, répondant inlassablement aux questions qu'elle lui posait. Maintenant, les jeux du procureur lui semblaient particulièrement infantils. Elle le cuisinait pour entendre ses mots et faire prommettre toute sorte de choses qu'il n'aurait pas du, candide et fraiche, on se disputait cette nouvelle étagère qu'elle aimerait luxueuse et qu'il voudrait fonctionnelle. Pour dire les choses clairement, il trouvait que ces guerre d'usure à propos d'amour conjugal était un illustre développement de la misère humaine : une veine vaine. Ah l'amour, l'amour, à n'en plus savoir qu'en faire ! Ces historiettes de chansons populaires devaient bien s'effaçer devant l'immense monde ! Pour des jeux de mots, on s'encombrait d'incessantes turpitudes comme pour meubler le silence menaçant de Dieu. Mais quand on fait la somme de tout ce temps passé à ces futiles discussions, il fallait bien se rendre compte à quel point la vie était devenue si vide. Il semblait clair que la subtantifique moëlle de l'amour promis sur les trois par quatre était retombé dans sa chienlit, et que pas seulement lui, David Ménard, s'en rendrait compte alors plutôt que d'exorciser cet amour disparu mieux valait donc laisser proprement tomber et se consacrer à d'autres objectifs. David, comme tout un chacun avait ce travers de penser se lever un matin et dire : Aujourd'hui ma vie va changer, à la longue on se rend compte que ce n'est pas assez, il ne suffit pas de s'enfermer toute une nuit dans la bibliothèque pour se réveiller libéré tôt ou tard, votre dévouée soupirante se transforme en geôlier d'une vie bien fermée. Alors, ce n'est pas en révant d'être superman qu'on s'échappe, c'est en prennant une lime minuscule qu'on s'attaque à ces barreau.

Le matin il se croisèrent au petit déjeuner, lui fit sa tartine de confiture en silence. Elle, mit son café à chauffer. On se saluait, cordialement et détachés, il était surpris que les choses se passent ainsi, c'était presque un matin ordinaire. D'une certaine manière c'était assez vexant, il y avait longtemps qu'il se dépérissait de n'avoir plus de sommeils solitaires et avait possiblement usé de trop d'attentions inutiles, lorsqu'il eut aimé s'abandonner. C'était comme un choc de constater que sa femme n'était pas aussi fragile qu'il le croyait, non pas celle qu'on eut pu acheter sur catalogue, c'était certes une pleureuse, mais le genre obstinée, presque l'exacte inverse de cette exquise fragilité dans laquelle elle aimait s'afficher. Etrange. Sur le pas de la porte, il eut envie de se retourner s'expliquer, parler un peu, quand il se ravisa, glacé d'effroi ; et si c'était lui qui avait eu besoin de toutes ces balivernes !

Au moins, au bureau, l'ordinateur est d'humeur égale, il vous paralyse le corps et vous accapare le cerveau en vous berçant d'une paix spinale. Laissant de coté les questions existencielles, tout le temps que l'on passe sagement assis à scruter les cases excel procurent le bonheur des planteurs de beteraves : il n'est pas question de développement personnel, ni de tourment inutile. Les rats des villes le retrouvent uniquement quand il retournent dans leur cases le soir. Et par bonheur aujourd'hui, aucune réunion ne perturbait cette paix.

En rentrant, chez lui, un magnétisme incontrôlable attirait sa voiture sur les bords de Seine. Même s'il était clairement immoral d'aller voir Gégé après la concession qu'il avait obtenu cette nuit auprès de sa femme, il ne parvenait pas à réprimer cette pulsion, comme si c'était la preuve de son humanité. Bon an mal an, ce n'était pas une décision, c'était ainsi, par précaution, il voulait juste s'assurer que Gégé se trouvait bien à son endroit habituel. Il ne parvenait pas à l'apercevoir depuis sa voiture alors il dût se garer pour descendre sur les quais. Déjà les lumières de l'été n'était plus si fortes, et la pestilence des pots d'échappement diminuait avec le froid, mais le soleil déjà bas se reflétait sur la Seine et rendait indistincte la cabane de l'oncle Gégé. Quand il l'aperçut finalement toujours vissé à l'endroit où il l'avait laissé, il se sentit incapable de ne pas aller le saluer. L'attachement que peuvent avoir les clodos pour leur trou reste proprement un mystère, comme s'il était profondément humain d'avoir une maison, fût elle de carton. Il restait là fidèle à son cloaque ouvert à tous les vents et toutes les pollution, indéboulonable. Mais aujoud'hui, Gégé n'était pas seul : l'enfant prodige, le fameux Fred, était de retour. David avait déjà entendu parler de Fred, un "joli-coeur" écloppé toujours en négociation avec sa grosse. Pas rancunier le Fred puisque après s'être fait chassé de chez lui, il répondait encore présent quand elle appellait ses services pour lui chauffer le ventre. C'est dingue ! Même à la cours des miracles, les affreux espérent encore, pire, ils copulent et pondent encore. A se demander ce qu'il fallait pour que ces chiennes de vies renoncent définitivement et s'en aillent goûter au Nirvahna.

Gégé et Fred, regardaient abstraitement la Seine, il s'agissait de personnes dignes qui ne se pissaient ni ne se vomissaient dessus. Faut pas trop en demander. David, les surpris, et on fit les présentation avec le Fred qui n'avait apparement rien de joisse.
- Te bile pas, s'il cause pas, il est toujours comme ça quand il revient de voir sa grosse ! ' Gégé plantait le décor. L'autre toujours vasouillard ne bronchait pas, esquissait un sourire. - Les grosses, t'as pas idée ! C'est pas un placement les femmes : j'en aurait pas eu, je serais peut-être pas là à regarder les égoûts se vider. Mais faut croire que c'est comme ça, toujours on se ramèe comme des branleurs en espérant l'estime de celles là, mais on reste ce qu'on est. T'as eu une grosse toi ? David précisait qu'il en avait une. - Alors bienvenue au club des loosers ! Et vous vous êtes séparé depuis quand ?
- On vit toujours ensemble.
- Attends ! Je comprends pas. Tu me dit que tu viens regarder la Seine avec nous alors que t'as ta blonde qui t'attends à la maison ? Mais t'es un peu fada sur les bords, Non ? A moins qu'elle soit vraiment très moche, auquel casje comprends. Mais c'est peut-être ça, tu t'es réveillé un matin et tu t'es rendu compte que t'avais péché un thon... Alors t'as raison, mais c'est pas ça l'essentiel. Laisse moi deviner : Elle te bourre le melon et tu peux plus la supporter... Oui ça dois être ça.
- Tu sais c'est pas la question... Je ne sais pas, je crois que je l'aime plus, mais à la limite, c'est pas ce qui dérange, d'ailleurs ça ne me dérange pas. En fait, oui, je crois que j'avait envie de voir les égoûts, c'est tout.
- T'as raison, ça a une putain de gueule de regarder les égoûts avec ton putain de costard. Ca c'est la classe. Mais des fois je me demande... Qu'est ce que tu viens foutre avec des vieux shnoks comme nous. Y a meilleur moyen de se mettre minable. Tu ferais mieux d'aller vomir dessus avec tes collègues, on en voit plein qui viennent pisser sur nos murs. Il appellent ça des "seven-to-one". Question de génération sans doute ! M'enfin, je crois pas que je raisonnerais comme toi si j'avais un putain de costard et une blonde à tirer dans mon chez moi. J'ferais la fête à popol et je me poserais pas tant de question de question. Qu'est ce que ça t'apporte ? Tu sauvera pas le monde avec tes questions. C'est vous les jeunes, j'ai l'impression que vous attendez quequechose qu'arrivera jamais. Même dans le milieu : les jeunes clodos, laisse moi te dire qu'il ont aucune classe. D'abord, il s'appellent entre eux "SDF". Tu parles ! SDF mon cul, c'est des clodos ! C'est même des merdes, des GMFs, grosses merdes fixées. Laisse moi te dire qu'à vingt ans ils têtent le goulot comme des junkies que même à moi ça me fait peur. Et pourtant, j'te dis pas ! Ces cons viennent parfois nous voir pour nous dire que faut faire une révolution, mais va faire une révolutions avec une armée de branques pareils, à chaque pas ils se gerbent dessus, avec un pétard au bec, tu sais plus s'il y a quelqu'un au bout du fil. Je dis pas que tout les vieux sont des mecs bien, mais je crois que eux ils ont des vraies raisons. C'est pas beau à voir. J'ai parfois honte d'être humain quand je les vois. Non plus, je dis pas que la société n'y est pour rien, ça serait le comble et j'fais pas le philosophe. Mais si j'était pas rouillé, j't'en ferais une vraie de révolution, une de ces révolution. Mais là, on parle de sous-hommes. Tu m'excuse, mais j'te le dis parce que j't'aime bien finalement, je crois que tu fais partie de l'armée de ces sous-hommes. T'es même plus foutu de savoir profiter de ta télé. Ah je me marre !

David écoutait fasciné, finalement, ce jour était arrivé : on lui expliquait que tout était simple. Cependant, c'était un peu paradoxal que Gégé soit celui qui lui explique que l'ennui mortel de sa vie était ce qu'on appelle le bonheur. Gégé aurait-il allumé sa télé et bu sa bière en regardant son match de foot ? Se serait-il conformé sans broncher aux standards actuels ? Difficile à imaginer. D'ailleurs, si Gégé avait sa place dans notre belle société comme un employé ordinaire aurait-il conclut par :
- T'as pas du pinard au fait ?
- Non cette fois je suis venu sans, je ne reste pas tard ce soir. - Finalement Gégé est un théoricien du flan comme un autre.
Fred avait écouté la tribune de Gégé, restait pantois :
- T'as vu comment qu'il cause ! C'est pour ça que je l'aime bien ce mec. Il pourrait être président s'il voulait. Je suis sûr.
- Ouais, c'est sur qu'il a des idées, mais je le crois pas. Repliqua David. Sûr qu'il déprimerait autant s'il fréquentait les fiottes qui hantent mon bureau.
- En somme, tu nous dit qu'on est bien à dormir dehors ?
- Faut voir ! T'as peut-être tors de te cailler les roustons dans l'hiver, mais sur que t'as raison de vivre sans télé et de ne pas fréquenter les bureaux de la Défense.
- Les bureaux ? Mais qui te parle de ça... Moi, je bosse pas dans un bureau. On bosses pas, pourquoi on bosserait ? On a pas de femmes et pas de gosses.
Fred intervint :
- Si ! Moi, j'ai une femme. C'est sûr j'ai pas de gamin, mais dis pas qu'on a pas de femmes, même toi t'en as eu une...
- Ta geule Fred, on s'en fout des femmes...
- Ta gueule toi même... Tu dis n'importe quoi !
- Alors, il a une belle gueule le président !
- Ta gueule aussi.
- Tes super théories ! Tu peux te les foutre au cul !
- Les tiennes aussi !
- Oui ! mais moi j'en ai pas !
- Va chier !

Sur cette étrange conclusion, il restèrent immobile un moment, et contemplèrent la Seine au cas où elle sortirait de son lit.
- Elle a un joli cul la petite là bas !
- Mais puisqu'on a dit qu'on s'en foutait !
- Sûr qu'on s'en fout ! Merde !

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